mardi 2 juillet 2013

Confiture, consumérisme, dandysme ?

C’est l’été en Alsace. Le long des routes les villageoises vendent les cerises de leurs vergers. Il y a des fraises dans les jardins. Les framboises, les groseilles et les myrtilles ne vont pas tarder. Il est temps de faire des confitures et de chercher de nouvelles recettes. Si on tape « confiture » sur un moteur de recherche bien connu, le résultat est encourageant, il n’y a pas moins de 4 millions de réponses, moins que pour « sexe » et « jeux » mais tout de même ! A la lecture des nombreux sites qui parlent de confiture, on peut en conclure que le néo-rural fait des confitures, l’habitant des grandes villes moins et le rural, en parle peu.  Bref, tout le monde ou presque fait des confitures. Je me propose donc de réfléchir à cette pratique amateur du « faire de la confiture ». Pourquoi  fait-on des confitures en 2013 alors qu’il est si facile d’en acheter de toutes sortes et à tous les prix, allégées ou pas, dans tous les commerces et toutes les braderies et fêtes de pays ? Est-ce un hobby, une façon de valoriser les produits du jardin, de faire des économies en achetant au bon moment ? Je me risquerais à quelques hypothèses sans me lancer dans une enquête, à l’imitation de celle de Pierre Bourdieu sur la pratique amateur de la photographie,  « La confiture, un art moyen » (sic).

Au début, au début … comme dit la chanson, on fait de la confiture pour conserver les fruits durant la mauvaise saison. Cela suppose d’ailleurs qu’on ait du sucre. En Europe, on a commencé à en  disposer dès le  XVIIème siècle mais c’est au XIXème siècle que la fabrication de la confiture s’est généralisée, notamment grâce à la culture de la betterave sucrière.  J’observe donc que si la fabrication de la confiture est une tradition, elle est récente et contemporaine de la révolution industrielle et pas des sociétés paysannes anciennes, qui, pour conserver les fruits, les séchaient. Si tradition il y a, elle remonte à nos arrières grands-mères. Il n’y a qu’un pas à franchir pour penser que le retour à la tradition est naïf, en cela qu’il singe des pratiques qui n’étaient dictées autrefois que par la nécessité.
Un autre argument pour faire des confitures « maison » est que cette pratique serait plus saine que celle consistant à acheter des confitures industrielles, altérées par les conservateurs et suspectes d’utiliser des fruits ayant subit de très nombreux traitements chimiques. Mais  ce n’est vrai que si on fait ses confitures avec les fruits du jardin, non traités. Et puis, au fond, penser qu’on peut se soustraire au mode de production dominant et à la mondialisation par une autarcie personnelle, n’est ce pas une illusion ?

Tout cela fait penser qu’on fait des confitures pour son plaisir avant tout, ou pour en obtenir d’autres « bénéfices ».  On tâche, après coup, de se mettre en cohérence avec son idéologie personnelle. Je propose d’assumer lucidement la chose, au lieu de la cacher derrière de vains prétextes, pour que d’une pratique mal définie, on fasse un art.
La confiture peut-être l’occasion d’une recherche d’alliance parfaite entre un fruit, un parfum, un autre fruit en mélange, des ingrédients inattendus (alcool, fleurs, épices, etc.). La confiture c’est  une adéquation exacte entre une quantité de fruits, une quantité de sucre et un temps de cuisson. On ne fait pas de la confiture tous les jours. La confiture n’obéit donc  pas à une nécessité. Alors prenons notre temps, devenons des maîtres confituriers !

Une telle pratique s’oppose trait pour trait au consumérisme, celui des associations de défense du consommateur. Il ne s’agit plus de mieux consommer mais de créer, plus de suivre une mode, celle du consommer bio pour ne pas la nommer, mais d’être original, plus d’être « économe » mais hédoniste ! Il y a matière à étendre l’expérimentation à d’autres secteurs de la vie quotidienne, je vous laisse imaginer. Il y a là une manière de résistance aussi bien à la consommation outrancière, qu’à la « low » consommation que les spécialistes du marketing sont en train de nous concocter. Je me demande si cette manière ne pourrait pas s’inspirer du dandysme. Ne confondons pas avec  le snobisme qui est un conformisme, une imitation des gens qu’on croît supérieurs, dont le bling-bling est la dernière transformation. Tout au contraire, le dandysme est une attitude de réappropriation de soi, à travers ce que l’on fait.

Le dandysme n’a pas bonne presse, notamment depuis qu’Albert Camus l’a fustigé dans l’Homme révolté,  à partir de sa critique de Baudelaire.
Pour Camus,  le dandysme est d’abord une révolte métaphysique. Le  héros romantique, auquel il rattache le dandy, est en lutte contre l’injustice mais il s’agit de l’injustice divine. Dès lors il n’y a pas de remède ce qui entraine la consolidation de ce qui est dénoncé : « on chérit ses fers ». On ne détruit pas Dieu mais dans un effort incessant on lui refuse toute soumission. « Le dandysme est une forme dégradée de l’ascèse ». Le dandysme est aussi une esthétique. Dans un monde désorbité, en désagrégation « le dandy crée sa propre unité par des moyens esthétique » mais c’est une esthétique de la singularité et de la négation. « Vivre et mourir devant un miroir » écrit Baudelaire. Le dandy cherche une solution dans l’attitude, le paraître. Le dandysme est une opposition, mais c’est une attitude ambigüe car elle suppose un public « Le dandy ne peut se poser qu’en s’opposant ». Les autres sont le miroir, pour relancer leur attention, le dandy se doit d’être dans la provocation.  Mais le dandysme de Baudelaire est profondément réactionnaire, pas seulement parce que Joseph de Maistre (le penseur de la contre-révolution) en est l’inspirateur mais parce qu’il veut que rien ne change. « Le vrai saint, feint de penser Baudelaire, est celui qui fouaille et tue le peuple pour le bien du peuple », pour que ce peuple demeure donc idéalement et semblablement lui-même.

Le but poursuivi par Camus est de ruiner le romantisme, dont le dandysme est un avatar, en tant que révolte. On rappellera que pour Camus, l’homme révolté, c’est l’homme qui dit non, le romantique consent en fait au monde tel qu’il est.  On peut comprendre le désaveu tant la descendance romantique aura été effroyable. Toutefois, l’attitude dandy en elle-même mérite peut-être qu’on y regarde d’un peu plus près, justement parce que c’est une opposition.  Camus a bien raison d’observer que le dandy joue sa vie faute de pouvoir la vivre. Mais chaque fois qu’une situation est complètement bloquée, le recours à la révolte esthétique apparaît. Sous l’occupation nazie, les zazous bravent la répression par la danse, la musique et l’apparence vestimentaire. C’est aussi ce qu’on fait les Pussy Riot dans la Russie d’aujourd’hui. Remarquons au passage qu’il n’y a pas de contre-culture sans révolte esthétique (mode, coiffure, musique, etc.). La révolte esthétique est par essence du côté de la non-violence, c’est la réponse désarmée de ceux qui n’ont rien à perdre.

Le libéralisme (le monde de la marchandise), fût-il en crise, est à l’origine de situations qui semblent aujourd’hui aussi bloquées que celles qu’observaient Baudelaire en son temps. Les tenants d’une alternative peinent à accoucher de stratégies crédibles et le socialisme autoritaire a fait long feu. Les expérimentions antilibérales (don, troc, commerce de proximité, etc.) ne concernent pour l’instant que des minorités, certes agissantes si on en croit les tentatives de récupération dont elles font l’objet. Dans la boite à outils des réflexions alternatives, en tout cas sur le terrain de la critique du consumérisme, le dandysme mériterait mieux que le dédain dans lequel il est tombé. Si l’hypothèse esthétique envisagée  sous le terme de dandysme a un sens, elle pourrait être un moyen, une manière de résistance parmi d’autres, alors que les dandys du XIXème siècle en faisaient une fin en soi.

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