lundi 3 juin 2013

Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann

Voilà un livre qui dès sa troisième page m’a mis dans tous mes états, qu’on en juge : « Il y a chez moi, nous dit l’auteur, un fort tropisme de l’Est, un Drang nach Osten au demeurant très pacifique, dû sans doute à mes origines alsaciennes. Il suffit que je prenne l’autoroute A4 pour ressentir aussitôt cet appel mystérieux. Du côté de Sainte-Ménehould, en Argonne, mon rythme cardiaque s’accélère, je vire à l’euphorie. » Qui me connait sait que j’aurais pu écrire ces lignes, elles rappellent d’ailleurs le bandeau introductif de ce blog – les mêmes mots – un désir d’Est, Drang nach Osten. Mon propos n’étant pas d’assommer quiconque de considérations par trop personnelles, je m’empresse de dire que le choc passé, toute « terreur » mimétique mise à part, le dernier livre de Jean-Paul Kauffmann m’est apparu comme une pure merveille, un livre rare, la biographie d’une rivière, la Marne, un fragment d’identité française.

De quoi s’agit-il ? Du récit d’une remontée de la Marne à pied, de sa confluence avec la Seine à Charenton-le-Pont, en banlieue parisienne, à sa source à Balesmes, sur le plateau de Langres, soit 525 km en un peu plus de sept semaines. La règle du jeu était d’être autonome : rücksack comme on dit ici, portable éteint, pas de réservation (Kauffmann dort où il peut), pas de tricherie avec le cours d’eau, on ne coupe pas les méandres, on ne s’éloigne pas de la rive. Il y a des imprévus : de Dormans, en amont de Château-Thierry, à Vitry-le-François, un ami photographe s’invite ; de Hauteville, à la hauteur du lac de Der, jusqu’à Saint-Dizier, c’est un chien abandonné qui prend son sillage ; et puis, surtout, Kauffmann profite d’une opportunité pour redescendre la Marne en bateau dans sa partie non navigable, de Saint-Dizier à Epernay, avec les techniciens de la Compagnie des rivières et des surfaces fluviales, histoire de connaître le cours d’eau autrement, plus intimement. Ce n’est par une promenade virgilienne, il y a les ponts autoroutiers, la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg et son vacarme, le canal latéral empiétant sur la rivière. Kauffmann s’en accommode, prêt à tout accepter pour célébrer sa belle, la Marne, la Matrona des anciens Celtes.

On l’aura compris, la biographie d’une rivière comme celle d’une personne n’a pas grand-chose à voir avec  un traité de géographie. Kauffmann réussit le tour de force d’écrire un portrait de rivière à facettes multiples, toutes contribuant à l’ensemble, aucune n’écrasant l’autre.  Quelque chose d’assez mystérieux anime ces pages, les différentes approches se fondent, se combinent comme à la recherche d’une équation ultime, sans doute quelque chose ayant à voir avec le rapport singulier que les Français entretiennent avec la Marne, sa symbolique et sa mythologie.

Remonter la Marne ne fait pas l’impasse de la description physique, ou mieux objective, de la rivière. Vous serez sans doute surpris par ce livre qui au-delà des paysages et de la « rambleur », cette étrange lumière de la Marne en Champagne, donne à voir l’eau, les variations de sa densité, de ses couleurs de ses odeurs. Kauffmann n’hésite à recourir à l’hydrologie, quand ce n’est pas l’hydraulique, pour cerner sa Mélusine au plus près. La partie consacrée à la descente est particulièrement riche, belle et troublante, c’est l’eau vive, un mélange de sensualité et de connaissance. On pense, toutes proportions gardées, aux blasons du corps féminin.

C’est banal de l’écrire mais la rivière traverse des pays, c’est bien aussi ce qui intéresse Kauffmann, les pays. Son amie Jeanne au début du voyage le lui reproche presque : « La France cantonale est morte ! ». On dirait bien pourtant que Kauffmann cherche à s’en assurer. Il reprend à son compte l’observation du géographe Vidal de la Blache, la France s’est constituée à partir des « pays », cette « multitude d’impulsions locales née de différences juxtaposées de sol dans un horizon restreint ». Alors la France serait-elle en train de se détricoter ? La crise aidant, le désintérêt pour les questions territoriales deviendrait majoritaire comme l’a montré la faible participation à la récente consultation électorale en Alsace. Pourtant Kauffmann repère des résistances, tous ces gens qui ne veulent pas partir, qui font le dos rond et qu’il rencontre en chemin. Malgré le « démeublement » des villages, tout le monde ne se résigne pas au déclin comme à une fatalité. L’enquête est subtile, Kauffmann note que même dans les villages les plus gravement touchés par la désindustrialisation, la vie associative perdure, les gens diminuent leur consommation mais s’accrochent, comme si la crise renforçait leurs liens avec le pays. Kauffmann construit une sorte d’idéal type, non répertorié, qu’il nomme « conjurateur », l’habitant qui s’enracine, qui conjure par son comportement les mauvais coups de l’époque.

Pas de fleuve, pas de rivière qui ne soit lié à l’histoire, la plupart du temps à l’histoire guerrière. La rivière est le rempart naturel derrière laquelle on se protège. Qu’on se souvienne des westerns classiques, les plus impressionnants mettent aux prises la cavalerie US retranchée derrière les berges et les Indiens chargeant pour la submerger. La Marne de Kauffmann ne déroge pas à la règle, les Huns sont écrasés aux Champs Catalauniques devant la Marne vers Châlons, Napoléon l’utilise à plusieurs reprise dans sa stratégie défensive, il y a bien sûr la bataille de la Marne pendant la Grande Guerre à laquelle participa le grand père de Jean-Paul Kauffmann et aussi la guerre de 40, avec la défense des ponts. L’histoire de la fuite de Louis XVI est émouvante, le roi faisant un cours de géographie au dauphin, portière de la calèche ouverte.

Mais cette remontée de la Marne est accompagnée, Kauffmann a pris soin de bourrer son sac de volumes, en amoureux des livres. Pour ne citer que quelques un des auteurs marchant de compagnie, notons Bossuet, l’Aigle de Meaux et l’extraordinaire précision de sa langue, Jean de La Fontaine, le maître des Eaux et Forêt de Château-Thierry dont Kauffmann dit qu’il l’a éduqué à la nature vivante et parlante en lui apprenant à écouter et regarder, André Breton auquel le séjour à Saint-Dizier, comme médecin psychiatre, pendant la Grande Guerre a révélé le « peu de réalité » du monde, Gaston Bachelard natif du pays Vallage, en Haute-Marne, Francis Ponge enfin, à toutes occasions dans un dialogue incessant.

Un portrait du portraitiste se dégage en creux de ces pages, celui de l’épicurien qui emporte des cigares logés dans un étui en cuir et nous dit qu’un bon cigare rachète un mauvais repas,  amateur averti et passionné du vin de Champagne, parfaitement à l’aise dans cette traversée des terroirs qu’il sillonne depuis des années. Si l’épicurisme du créateur de la revue « L’Amateur de cigares » et auteur d’ouvrages sur le vin de Bordeaux me paraît bien assumé, moins revendiqué me semble son regard libertin, au sens du 18ème siècle. Qu’on me permette de voir en Jean-Paul Kauffmann un homme des lumières, qui aime et célèbre les femmes, dans leur liberté et leur vivacité, comme l’eau vive, à l’opposé des hommes du 19ème siècle se complaisant dans leur enfermement. L’ami photographe qui s’invite dans la traversée champenoise n’est-il pas affublé du pseudonyme de Milan, un rapace comme Duc, le héros du roman La Fête, d’un autre écrivain journaliste libertin, Roger Vailland.

Mais que voilà une étrange quête que cette remontée de la Marne, toute en dénégation ! Après nous avoir dit son désir d’Est, Jean-Paul Kauffmann semble passer son temps à louvoyer avec l’entre deux franco allemand jamais cité, un peu comme son père partant tardivement en voyage de noce, hilare de lire en italien, langue qu’il ne connaît pas, É pericoloso sporgesi sur la vitre du compartiment qui l’emporte avec sa petite famille vers Vitry-le-François mais se refusant à épeler la même mise en garde en allemand. Il y a bien des façons de rester Alsacien, celle des Kauffmann aura été de cultiver la représentation d’un aïeul « obligé » de quitter l’Alsace en 1871 bien que les « optants » aient été fort peu nombreux. Jean-Paul Kauffmann n’en aurait pas fini avec l’identité de l’entre deux, lui qui nous parle longuement de l’embranchement du canal de la Marne à la Saône à Vitry-le-François, citant Fernand Braudel, oubliant, comme par lapsus, l’embranchement de la Marne au Rhin.

Avec Courlande, livre inclassable sur un étrange pays letton, Jean-Paul Kauffmann a cessé d’être un écrivain pour happy few et a conquis de nouveaux et nombreux lecteurs. Remonter la Marne le fait entrer dans un club très fermé, en compagnie de R. L. Stevenson, Jacques Lacarrière et quelques autres. Nietzsche disait je crois qu’on ne peut avoir de grandes pensées hors la marche, de ces pensées qui semblent inactuelles alors qu’elles aident à vivre. Si je devais n’en retenir qu’une, ce serait celle des conjurateurs.

[Remonter la Marne.- Jean-Paul Kauffmann. Fayard 2013, 261 pages]

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