jeudi 2 mai 2013

De la possibilité d'aménager le col de Saverne


Le rapprochement du titre de cette chronique avec celui de l’avant dernier roman de Michel Houellebecq n’est pas fortuit. Il s’agit de s’interroger sur l’idée de muséification que l’auteur de De la possibilité d’une île a développé dans La carte et le territoire, à propos de l’aménagement d’un lieu d’une richesse archéologique et culturelle exceptionnelle, le col de Saverne. On ne trouve pas le mot muséification, ni muséifier,  dans le dictionnaire du CNRS, le Trésor de la langue française (TLF) mais Wikipédia, prompte à déceler les évolutions langagières, nous dit que c’est un « processus par lequel s’opère la transformation [d’un espace ou d’une pratique] en un objet de conservation ainsi que de valorisation touristique, à la manière de ce qui se trouverait dans un musée ». Bon, on aurait pu s’en douter ! Toutefois l’encyclopédie en ligne laisse entendre que c’est une notion plutôt critique, voire péjorative. Elle évoque Jean Clair, l’ancien conservateur du musée Picasso, pour qui s’opérerait à l’occasion de la muséification des lieux, une véritable muséification du quotidien lui-même. C’est d’ailleurs ce que décrit Houellebecq dans La carte et le territoire, tout un village devient une sorte de Club Med où chacun joue à faire semblant de vivre comme dans la société d’avant pour un public de touristes chinois connaisseurs et respectueux du passé. Le cas de Saverne est intéressant pour peser le pour et le contre de la muséification, souhaitée par certains, redoutée par d’autres.

 Un patrimoine en jachère

L’usager du TGV ou de l’autoroute (on n’ose dire le voyageur) qui va de Paris à Strasbourg et vice versa n’a plus en tête depuis longtemps qu’il franchit un seuil, qu’il passe du plateau lorrain à la plaine d’Alsace, qu’il coupe les Vosges en leur point de moindre résistance, le seuil de Saverne. La notion de seuil est pourtant d’une grande richesse, elle désigne à la fois un espace intermédiaire, territoire de marge, et un lieu de passage intense, quelque fois un lieu de pouvoir. Passer un seuil, c’est sauter d’un univers dans un autre, avec ce que ça comporte de rites de passage. Cadre pressé, entre deux places financières, on peut l’ignorer et on l’ignore ; habitant ou élu territorial, on peut y réfléchir et se dire qu’un seuil peut être un atout culturel, un avantage concurrentiel dans la mondialisation.

Le passage du seuil de Saverne a un passé multimillénaire. Il entre toutefois dans l’histoire avec les Romains qui y construisent une voie entre Metz (Divodurum) et Strasbourg (Argentorate), à charge au camp militaire de Saverne (Tres Tabernae) d’en protéger l’accès.  La formidable organisation romaine s’effondrera pourtant sous les coups de boutoirs des peuples venus de l’Est, le dernier en date, les Huns, ruinera définitivement la civilisation antique des lieux (en 377, c’en est fini de Tres Tabernae). Le Moyen Âge réinventera péniblement les voies de passage et les sécurisera par des châteaux forts (Le Haut-Barr, Lutzelbourg, etc.). Les évêques de Strasbourg les moderniseront au 16ème et 17ème siècle, notamment par une route creusée d’ornières rails aux endroits difficiles. Mais c’est au 18ème siècle, après l’annexion française, que le passage du seuil de Saverne connaîtra son apogée par la construction de la première route à lacets de l’histoire, la route du col de Saverne dont l’actuelle N 4 suit toujours le tracé. Cette histoire a laissé de nombreux vestiges mais il vous faudra beaucoup vous documenter pour y comprendre quelque chose, si d’aventure il vous prenait l’envie de quitter votre voiture et d’aller y voir sur place.  

On aura compris que l’auteur de cette chronique accorde quelque importance à la notion de seuil et qu’il considère que le réseau des voies de passage et leur évolution dans le temps constitue un patrimoine, autant matériel qu’immatériel. Mais que dire du patrimoine archéologique plus ancien ! Il faut imaginer qu’au 1er ou 2ème siècle avant notre ère une grande cité existait à l’endroit même du col, cette cité (oppidum) n’avait rien à envier à Gergovie ou Bibracte, de par la taille, 170 ha et la fonction, elle aurait été la capitale des Médiomatriques avant Metz. Rigoureusement rien pourtant ne vous permettra in situ d’en discerner les contours, sinon des levées de terre laissant deviner ça et là un murus gallicus en ayant toutefois l’œil pour ne pas les confondre avec des chemins creux. On n’est pas à Alésia, l’oppidum du col de Saverne n’est connu que d’un très petit nombre et n’a fait l’objet de fouille qu’à 10 % de sa superficie !

Trop de richesse nuit dit-on, la culture gallo romaine se superpose à celle des Médiomatriques. Le périmètre de l’oppidum et les sommets voisins ont été occupés pendant la période gallo romaine par une population rurale qui formait de petites communautés d’artisans et de cultivateurs. Leurs traces persistent dans la forêt qui a recouvert leurs chaumes, on y trouve leurs nécropoles, caractérisées par des stèles maisons, signalant des tombes à incinération. Il faut chercher, les marcheurs les connaissent bien ainsi que les visiteurs des musées locaux. Mais nulle explication sur les lieux des découvertes et nulle signalétique.

Muséifier ? Le pour le contre

Alors muséifier ou pas ? Avec le verbe on passe du processus subi (la muséification) à l’action délibérée, les politiques d’aménagement, la valorisation du patrimoine.

Il me revient une expérience personnelle de muséification d’un site. C’était en Bretagne, dans les années 70. On m’avait parlé du scandale du cairn de Barnenez, un entrepreneur de travaux publics du pays qui avait, en toute connaissance de cause, détruit un cairn en en prélevant les pierres pour construire des routes. J’étais allé voir, un deuxième cairn avait à peu près été épargné. J’en eu le souffle coupé. J’étais seul, pas un chat. Le cairn (un ensemble de dolmens couvert de pierre), un des plus grand d’Europe, s’étirait sur la presqu’île, partout la mer et un chapelet d’îlots, des grèves à n’en plus finir et le ressac. J’y suis revenu plusieurs fois les jours suivants méditer sur les hommes qui construisaient leurs sépultures dans de tels endroits. Ce fut, avec le cap Sounion en Grèce, un de mes rares moments d’approche du sublime. Je me souviens avoir été étonné de ma solitude, de l’absence de signalisation, de l’abandon du lieu. Un tel site me semblait devoir être connu de tous. Les années ont passé. J’étais en ce temps là journaliste, je ne suis pas devenu archéologue. Mais je n’avais pas oublié le cairn de Barnenez. J’y suis revenu il y a quelques années. Mes vœux avaient entre temps été exaucés. La presqu’île que j’avais connue libre d’accès était désormais entourée d’une sorte de ligne Maginot avec une billetterie et des salles d’exposition. J’avais dû garer ma voiture dans un pré, il y avait maintenant un parking asphalté. Plus de méditation, un dispositif pédagogique efficace encadrait la découverte de la culture mégalithique avec librairie et  galerie marchande. Ah tiens ! On ne voyait plus la mer et on n’entendait plus le ressac. Mais qu’est-ce que je voulais au juste ? Que tout le monde connaisse le cairn de Barnenez, oui ou non ? Mon maître Jean Clair aurait dit oui sans doute, mais pas comme ça.

Houellebecq estime qu’on n’a pas le choix si on ne veut pas devenir la Corée du Nord. Il faut vendre ce qu’on a, notre patrimoine, nos vins et nos sacs Vuitton, faute de nos machines outils. A le lire ce n’est pas très gai, en sociologue plus qu’en romancier, il prend acte du déplacement de la production des objets, de l’Occident au reste du monde.

Le Phalsbourgeois Pierre Veltz, ancien directeur de l’Ecole nationale des ponts et chaussées, auteur de nombreux ouvrages de socio économie, n’est pas un pessimiste. Il préconise une démarche active aux territoires marginalisés par la mondialisation. Selon lui, un territoire peut tirer son épingle du jeu s’il a quelque chose à vendre, quoi que ça soit d’ailleurs mais excellent. Il faut pour cela utiliser toutes les possibilités d’internet. Il cite volontiers l’exemple du Royal Palace à Kirrwiller, un village alsacien près de Bouxwiller. Un entrepreneur particulièrement avisé a su transformer le thé dansant familial dont il avait hérité en un spectacle de music hall de renommée internationale pour des milliers de touristes, faisant de l’enclavement un atout grâce au web et à une logistique impeccable.

Une ambition pour un col

Le maire de Saverne en 2003 appelait à une mobilisation intercommunale pour le sauvetage de l’oppidum, dix ans plus tard le col de Saverne est toujours à l’abandon. Faut-il jeter la pierre aux élus ? Pas sûr. Les difficultés sont assez considérables, pas seulement budgétaires mais de tous ordres, scientifiques, culturels, touristiques, etc. Surtout il faudrait  une ambition pour le lieu, s’agit- il de faire un parc archéologique comme à Bliesbruck-Reinheim qui est indéniablement une réussite ? S’agit-il de mettre l’accent sur le seuil, le passage d’une culture à l’autre ? S’agit-il de valoriser un territoire de marge mosello-alsacien, dialectophone de part et d’autre ? On se plaît à imaginer une coopération Phalsbourg  /  Saverne pour donner une identité à ce pays d’entre deux, ni franchement lorrain, ni totalement alsacien. Faut-il faire de tout cela un peu ?

Une image me vient à l’esprit, celle des archéologues rebouchant leurs fouilles, emportant leurs trouvailles et écrivant leurs rapports faisant avancer la connaissance des civilisations anciennes, pendant que la forêt reprend ses droits comme elle l’a toujours fait. Et moi et moi, le chroniqueur qui veut peser le pour et le contre ? Ne suis-je pas un parfait indécis, un foutu Tartuffe ? Bref, de quoi je me mêle ? La forêt est magnifique, le club vosgien en entretient les chemins, et les ruines font rêver quand on y est prédisposé. Les chasseurs de sanglier disposent ça et là leurs poubelles camouflées comme à la guerre, les amateurs d’ex-voto parsèment les rochers de croix et de saintes vierges, à juste raison d’ailleurs, le soir venu, ils prennent d’étranges silhouettes et le Grand Pan n’est pas bien loin et enfin l’ONF fait travailler ses bûcherons moins disant venus eux aussi de l’Est à moins qu'il ne les remplace par des abatteuses tel Attila (rien ne repousse). Pas de quoi s’alarmer, la forêt est vaste, l’autoroute et le TGV en on grignoté un bon bout mais il en reste.

Mais c’est la crise et si on en croit Michel Houellebecq et Pierre Veltz, on n’a plus trop le choix. Valoriser notre patrimoine culturel est sans doute ce qui peut ralentir notre déclin, faute de développer des industries à haute valeur ajoutée et des services innovants.

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