dimanche 7 avril 2013

Mort en sursis à Schorbach

Je l’ai vue entrer dans l’église mais je n’y ai pas prêté attention, trop content d’avoir trouvé un monument ignoré des guides. J’avais suivi une flèche « Ossuaire du XIIème siècle ». Je n’en croyais pas mes yeux, il était là et je n'en attendais pas une telle prestation architecturale. C’était à Schorbach, un village à quelques  kilomètres de Bitche, alors que je revenais de Wissembourg. Je savais à peine où j’étais. Le village était désert hormis cette présence dans l’église, le ciel était bas, la nuit allait tomber, il fallait se dépêcher pour prendre des photos. L’ossuaire semblait un reliquaire de pierre posé sur un gazon, instant de grâce qu’assurément je ne retrouverais plus même si je revenais. Une grille retenait les ossements sur toute la longueur. Les morts de Schorbach faisaient de la résistance, refusaient la relégation où les entreprises des pompes funèbres les auraient volontiers fait disparaître avec l’assentiment de tous ou presque.

L’ossuaire de Schorbach se présente comme une construction de belle proportion, environ dix mètres sur cinq, avec une magnifique colonnade romane en façade, telle celle d’un cloître. Chaque colonne est différente de sa voisine, chapiteau, fût et base. C’est une caractéristique de l’art roman, on à beau le savoir, on reste étonné de l’harmonie qui naît de cette diversité. Sur la colonnade, deux têtes sculptées : celle sur la gauche est située sur l’architrave de la cinquième colonne, elle fait penser irrésistiblement au dessin animé « La panthère rose » (oups !), c’est sans doute une tête de mort ; celle de droite est sous un intrados, comme à l’église d’Olley, sur la route de Verdun, elle aussi avec un ossuaire mais plus récent et désaffecté. L’ossuaire de Schorbach a été déclaré monument historique à l’époque du Reichsland en 1889. Il aurait été construit en 1150, en même temps que l’église dont il ne reste que le clocher-porche. Les ossements y seraient empilés sur environ cinq mètres.

J’ai commencé à faire des photos. La porte de l’église a claqué. J’ai pensé que c’était la femme que j’avais aperçu en arrivant. Je me suis retourné, j’ai arrêté les photos et je l’ai saluée. C’était une villageoise d’un abord sympathique. Elle avait deviné que mon geste de cesser de photographier était délibéré et semblait m’en être gré. Elle engagea vite la conversation. Elle donnait l’impression de vouloir excuser le village pour la présence des ossements qui effectivement crevaient les yeux. Je lui dis que c’était notre sort à tous. J’ignorais tout du village, je lui posais les questions attendues d’un étranger : d’où venaient les ossements ? Depuis quand l’ossuaire n’était plus utilisé ?  Les ossements venaient du cimetière me dit-elle. Mais en même temps elle s’ingénia à justifier l’ossuaire par la nécessité de relever les morts pour leur donner une sépulture collective parce que le cimetière était trop petit. L’exiguïté du cimetière de Schorbach aurait eu pour origine la renommée de son église, attirant les paroissiens des villages alentours souhaitant s’y faire enterrer. Bref, ce n’était pas la faute de Schorbach s’il avait un ossuaire, c’était la rançon du succès de son église.

Elle me raconta avant de me quitter une histoire de l’époque de son père pour me persuader du caractère singulier, presque incompréhensible et pour tout dire un peu incongru de l’ossuaire. Son père était le bedeau, il accueillit un jour à l’église un compagnon venu faire des travaux, c’était un étranger au village, il y venait pour la première fois. L’homme en partant regarda vers l’ossuaire et dit au bedeau : « Ton curé exagère, il ne devrait pas mettre son bois à côté de l’église ».

Auguste Lauer, auteur local d’une intéressante monographie sur Schorbach consultable aux archives départementales de Moselle ne dit pas autre chose : l’ossuaire de Schorbach est exceptionnel, c’est tout sauf une construction banale du passé. Il l’écrit sans ambages : « … il est permis de supposer que ce n’est pas un lieu de sépulture ordinaire ». Monsieur Lauer éprouve comme une honte inconsciente à l’égard des anciens habitants utilisant l’ossuaire jusqu’en 1860, comme une gêne qui l’oblige à préciser qu’ils accomplissaient des rites. Il devait bien y avoir une raison pour qu’il existe à Schorbach une telle construction. Il pense la trouver dans la présence d’une relique, l’ossuaire aurait été en quelque sorte un mausolée, un « martyria », souvenir lointain d’un Freudenberg (Montjoie), propre à la religiosité du Pays de Bitche.

Je ne suis pour ma part qu’un modeste piéton de l’Est, les témoignages de vie de nos prédécesseurs du haut moyen-âge ne sont pas légions et l’ossuaire de Schorbach en est un. J’avoue avoir été attiré par son ancienneté et retenu par sa beauté. Mais disons le tout net, ce qui m’a captivé c’est la présence des ossements, ce « cachez ce qu’on ne saurait voir ! » Comme le dit mon aimable villageoise : « on ne les voit plus », j’entends bien sûr on ne veut plus les voir.

La mort était apprivoisée dans nos sociétés occidentales jusqu’au XVIIIème siècle. Nos ancêtres chrétiens cherchaient à être enterrés le plus près de l’église, plus précisément le plus près du lieu le plus saint, c'est-à-dire l’autel. Faute de pouvoir y accéder, ils se contentaient d’une tombe près du chevet et même près du toit et du ruissellement de l’eau de pluie tombant sur le lieu saint. La cohue des morts côtoyait les vivants, chaque cimetière paroissial avait son charnier (ossuaire) ou périodiquement étaient entreposés anonymement et fraternellement les restes des anciens disparus. Le christianisme à ses débuts avait rejeté l’idée d’une mort impure, à la différence de l’antiquité qui reléguait ses morts dans des nécropoles aux portes des cités. La coexistence des vivants et des morts fût la règle pendant des siècles. L’interdit jeté sur la mort est récent, il apparaît avec les sociétés industrielles.
 
Si Schorbach a préservé l’intégrité de son ossuaire, s’il l’a protégé des avanies du temps, c’est peut-être grâce à la vigueur de sa culture villageoise et à la beauté de son architecture. Ne manquez pas de rendre visite à Schorbach si vous en avez le temps pour méditer sur le monde qui change, avec une pensée émue pour ce fabuleux historien du dimanche qu’était Philippe Ariès (1914-1984) qui a su nous montrer que l’homme devant la mort n’avait cessé de varier.

Philippe Ariès .- Essais sur l’histoire de la mort en occident : du moyen-âge à nos jours, 1975 (Seuil) et L’Homme devant la mort, 1977 (Seuil).

1 commentaire:

  1. Bonjour,
    En ligne sur mon blog, une fiche de lecture portant sur les Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen-Age à nos jours de Philippe Ariès : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/05/philippe-aries-essais-sur-lhistoire-de.html

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