jeudi 21 mars 2013

La guerre avant la civilisation : une enquête d'anthropologie américaine


Je viens de lire Les guerres préhistoriques de l’archéologue américain Lawrence H. Keeley. J’avoue que le livre est resté sur mes étagères un bon moment, au moins depuis sa publication en édition de poche en 2009. J’avais tort, l’ouvrage, tiré d’une thèse, paru en anglais en 1996 est particulièrement stimulant pour qui nourrit des interrogations sur le mythe de l’âge d’or, aux temps préhistoriques, voire protohistoriques, en particulier celtes.

Mais que voilà un livre irritant ! A commencer par son titre français d’abord, car l’auteur ne parle que très peu de guerres préhistoriques mais surtout de guerres de peuples sans écriture (ou sans Etat comme on voudra). Ce n’est pas pour rien que le titre anglais est War before Civilization. L’éditeur, Perrin pour ne pas le nommer, en rajoute en quatrième de couverture en nous affirmant que voilà un texte qui ne manquera pas de susciter la controverse !

Mon irritation, qu’on se rassure, va très au-delà d’une manifestation de mauvaise humeur à l’égard d’une politique éditoriale tapageuse, c’est de l’irritation positive de lecteur dérangé là où il ne pensait pas l’être et qui, l’inconfort passé, prend conscience que son point de vue vient de s’enrichir. J’ai commencé ce livre en pensant lire une critique du matérialisme historique dans le champ de la préhistoire et une remise en chantier des notions de communisme primitif, de révolution néolithique et de patriarcat et je l’ai terminé en ayant surtout accru mes connaissances sur la guerre et la paix.

En effet dès sa préface Keeley nous accroche avec le récit d’une fouille qu’il conduit avec un collègue dans le nord de la Belgique sur un terrain daté du Néolithique ancien. Ils mettent à jour une palissade et un fossé. Nos deux archéologues déposent une demande de subvention mais se la voit refuser au motif que le jury qui l’examine ne peut admettre le caractère défensif de l’ouvrage. C’est le début d’une réflexion sur l’idéalisation du passé et l’intériorisation chez les archéologues de l’idée que l’activité guerrière ne saurait exister pendant la préhistoire. Dans le courant dominant en sciences humaines de l’après-guerre, la guerre étant le marqueur du basculement des sociétés dans le monde « de la famille, de la propriété privée et de l’Etat », pour paraphraser le titre de l’ouvrage de F. Engels, , je me dis que Keeley va tiré le fil et dévider la pelote de l’âge d’or du communisme primitif. J’attends la suite et la suite ne vient pas !

Ignorant de fait superbement les penseurs du 19ème siècle, Morgan, Marx et Engels et plus près de nous certains courants du féminisme (cf. Ernest Borneman – Le patriarcat, 1975), Keeley construit sa thèse  sur la critique de Hobbes et Rousseau et sur celle des tenants du concept de « guerre primitive ». Comme pour ma part j’avais un peu oublié Hobbes et Rousseau, c’est avec intérêt que j’ai lu la présentation qu’il en fait dans la perspective d’une enquête anthropologique sur la guerre.

Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais, construit son système sur un mode logique à partir d’un mythe originel (Léviathan, 1651). Les hommes à l’état de nature sont égaux (aucun d’eux n’est aussi supérieur en force et en intelligence qu’il ne puisse être vaincu par la ruse ou la conspiration des ses semblables). Ils sont également dotés de volonté (désirs) et de prudence (ils tirent les leçons de l’expérience). Quand deux hommes veulent la même chose dont un seul est en mesure de jouir, l’un d’entre eux soumet l’autre ou le détruit. Mais les autres hommes vont vouloir aussi la même chose et dès lors vont rivaliser avec le vainqueur, toutefois avec prudence pour ne pas subir le sort du vaincu. La condition humaine originelle (naturelle) est un état de « guerre de tous contre tous ». C’est ainsi que vivraient les Indiens d’Amérique selon Hobbes.

Il y a un moyen d’échapper à cet enfer en passant un contrat. Les hommes aliènent une part de leur liberté ou se soumettent à une autorité centrale par contrat en échange de la paix, à condition bien sûr que tous y souscrivent. De plus les contrats sont garantis par l’épée (sinon ce ne sont que des mots). L’Etat, garant, détient le monopole de l’usage de la force. Mais cet Etat demeure en posture de guerre (ou l’anarchie fait retour). Un monde composé d’Etats se trouve dans la nécessité de tolérer la survenue de certains conflits et de s’y préparer, mais les structures étatiques permettent à chaque Etat de jouir de la paix, tandis que celle-ci n’existe nulle part dans les conditions primitives. L’homme n’est pas cruel et violent par nature ni biologiquement prédestiné à asservir ses semblables. L’état de guerre est d’ordre social – conséquence logique de l’égale répartition des besoins, des désirs et de l’expérience. Seul le contrat et l’Etat peuvent contribuer à tenir la guerre en lisière. La guerre ne refait surface que si les contrats sont rompus ou si l’Etat chancelle. C’est donc la guerre et non la paix qui constitue l’état « naturel » du genre humain.

Un siècle après, Jean-Jacques Rousseau (1712-1788) va reprendre cette approche dans son Discours sur l’origine de l’inégalité (1755) mais dans un sens radicalement opposé. Comme Hobbes il élabore un mythe d’origine (une fiction) susceptible d’expliquer la condition de l’homme mais refuse tout caractère humain à la civilisation et en appelle à Dieu pour définir son état primitif (alors que Hobbes sera suspecté d’athéisme). Lui aussi pense qu’il y a une égalité naturelle des hommes mais il la conçoit comme déterminée non pas par leurs facultés mentales mais par leur passions qui sont selon lui faciles à satisfaire dans une société exempte de ces institutions « non naturelles » que sont la monogamie et la propriété privée. La pitié ou la compassion sont inhérentes au genre humain, c’est l’envie qui les rétrograde au second plan. Le sauvage, sauf sous l’emprise de la faim, est l’ami de toute création et l’ennemi de personne. La guerre ne se généralise qu’à partir du moment où les hommes s’organisent en sociétés diversifiées et adoptent des lois artificielles plutôt que naturelles.

Keeley renforce cette présentation par celle du concept de « guerre primitive ». Il s’agit de la construction théorique de deux universitaires américains : Quincy Wright (1880-1970), un juriste spécialiste de polémologie et Harry Holbert Turney-High (1899-1982), un anthropologue passionné de questions militaires. Bien que ne travaillant pas ensemble, ces deux hommes donnent corps à une nouvelle vision rousseauiste des sociétés primitives qui sera dominante aux Etats-Unis dans l’après- guerre. Le but est d’autonomiser l’activité guerrière primitive et d’en faire une pratique relativement inoffensive.

Le livre de Keeley  n’est ni plus ni moins qu’une réfutation en règle, en onze chapitres, des conceptions de Hobbes et de Rousseau et de leurs épigones. L’auteur passera en revue tous les aspects de la guerre : sa place dans la société, l’armement, les formes de combat, les dommages, les causes, etc. La méthodologie utilisée est assez déroutante pour un lecteur français peu familiarisé avec l’anthropologie empirique, par exemple j’ai eu du mal avec ce premier tableau sur le pourcentage de tués et blessés (attritions) qui compare 23 batailles significatives, aussi bien de l’antiquité, de la guerre de sécession que des guerres tribales dans le but d’étudier si les batailles primitives étaient proportionnellement moins meurtrières ou destructives que leurs homologues civilisées.

Se souvenant sans doute de ses déboires du début, Keeley ne refreine pas son ironie à l’égard des archéologues qui voient dans les remparts néolithiques ou protohistoriques des constructions symboliques. Je me rappelle pour ma part qu’au Titelberg (l’oppidum des Trévires au Grand Duché du Luxembourg) un panneau insistait sur la valeur symbolique des fortifications, censées marquer l’espace urbain par rapport à l’espace rural.

Le livre de Keeley a le grand mérite de se tenir à l’écart de l’idéologie et de référer au terrain, même si sa méthodologie d’enquête peut surprendre parfois. La guerre y apparaît comme un fait humain, propre à homo sapiens et dont l’éradication ne peut se chercher que par un surcroit de culture. S’agissant des peuples primitifs et préhistoriques, je ne cacherais pas ma sympathie pour son approche quand il écrit que « Les modes […], qu’ils s’agissent de celles d’un passé néo-hobbesien ou d’un présent néo rousseauiste sont […] critiquables. Toutes les deux nient aux peuples tribaux une humanité totale » et plus loin, vers la conclusion « A quelques rares exceptions près, les Occidentaux des quelques derniers siècles ont eu le plus grand mal à admettre que les peuples primitifs et préhistoriques étaient aussi intelligents, aussi moralement ambigus et aussi complexes psychologiquement qu’eux-mêmes. »

Les guerres préhistoriques.- Lawrence H. Keeley – Perrin 2009, collection tempus, 474 p

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