lundi 17 septembre 2012

Le Mérovingien de Stenay (deuxième épisode)


J’ai évoqué dans mon post du 17 août dernier un épisode romancé de la jeunesse de Dagobert II en Irlande et raconté ma randonnée en forêt de Woëvre sur les traces de son assassinat.  Maintenant il me faut dire ce que les historiens savent du héros de Stenay. Je m’appuierais sur la synthèse de Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, dans Histoire de France, Belin 2010.

Un coup d’état des Pippinides ?

Dagobert serait né vers 650. Il était le fils de Sigebert III, roi d’Austrasie, et de Chimnechilde (Himnechilde). A sa naissance, le cœur du monde franc était divisé entre la Neustrie-Burgondie et l’Austrasie (les deux regna du royaume des Francs).  Les deux fils de Dagobert Ier en étaient les souverains : Clovis II en Neustrie-Burgondie et Sigebert III en Austrasie. Les maires du palais, de simples intendants à l’origine étaient devenus avec le temps de puissants seigneurs. En Austrasie, le maire du palais, Pépin de Landen, était mort en 640 mais son fils Grimoald était très influent. Les rois étaient très jeunes. Sigebert nomma son précepteur Otton maire du palais mais ce dernier fut tué au combat contre les Thuringiens. Grimoald lui succéda et récupéra la charge qu’avait occupée son père.

Les historiens ont longtemps pensé, à partir d’une interprétation de la source principale pour l’époque, le Liber historiae Francorum, qu’au tournant du VIIème siècle les descendants de Pépin de Landen, les Pippinides, avait tenté un « coup d’Etat » avant leur prise de pouvoir effective un siècle plus tard et la création d’une nouvelle dynastie, celle des Carolingiens. L’auteur du Liber (un moine neustrien) écrit que désespérant de ne pas avoir d'enfant, Sigebert accepta d'adopter comme successeur un fils de Grimoald qu'il rebaptisa Childebert (ce qui est étonnant vu son âge). Mais son épouse, Chimnechilde, mit au monde un fils qu’on nomma Dagobert. Sigebert chargea Grimoald de l'éducation de son fils. À sa mort précoce en 656, Grimoald n’eu rien de plus pressé que de se débarrasser de Dagobert en l’envoyant dans un monastère en Irlande. Childebert, désormais appelé l'Adopté, monta alors sur le trône d’Austrasie. Mais les Neustriens se révoltèrent et Clovis II fit mettre à mort Grimoald. 

Une autre interprétation des sources semble davantage faire autorité aujourd’hui, l’adoption se serait faite en sens inverse : Childebert aurait été un fils de Sigebert né vraisemblablement d’une seconde épouse ou d’une courtisane. Il aurait été adopté par Grimoald qui en devenait le tuteur. A la mort de Sigebert en 656, la position de Grimoald devenait incertaine compte tenu des droits de la reine officielle Chimnechilde, il fallait dès lors écarter Dagobert ce qui fut fait en l’envoyant en Irlande, avec l’aide des moines irlandais Feuillien (Fealan) et Ultain (Ultan), installés à Fosses (diocèse de Liège) sur des terres pippinides. 

Il fallut attendre plus longtemps que ne le dit l’auteur du Liber pour qu’un changement dynastique survienne en Austrasie, les Neustriens ne se débarrassèrent de Childebert et de Grimoald qu’en 662, sans doute à la demande de Chimnechilde et avec le soutien d’une faction austrasienne. Dagobert ne fut pas rappelé pour autant, il ne quitta l’Irlande que bien plus tard en 672, et c’est un autre souverain, Childéric II, fils de Clovis II et de Bathilde, qui prit le pouvoir en Austrasie après avoir été marié à sa cousine Bilichilde, fille de Sigebert III et de Chimnechilde (sœur de Dagobert donc). Mais Childéric II ne fit pas longtemps l’unanimité et il fut assassiné avec son épouse à l’été 675 dans des circonstances obscures. 

Un parti austrasien, réuni alors autour du maire du palais Wulfoad, appela Dagobert au pouvoir en 676. Le nouveau roi se trouva rapidement en rivalité avec son cousin Thierry III qui régnait en Neustrie sous la férule du puissant maire du palais, Ebroïn. 

Charles Mériaux conclut l’épisode en écrivant que « Les manœuvres d’Ebroïn avaient fragilisé la position des chefs austrasiens. Le roi Dagobert II fut à son tour assassiné le 23 décembre 679 à Stenay, sur la Meuse, où à partir du XIème siècle [sous les Capétiens donc], on le vénéra comme saint et martyr. Du maire du palais Wulfoald, il n’est plus question dans les sources, sans que l’on puisse savoir dans quelles circonstances il mourut. Seule certitude, ces disparitions profitèrent à la famille des Pippinides qui s’était montrée beaucoup plus discrète depuis l’élimination de Grimoald par les Neustriens au début des années 660 ».

Une terre de confins en Meuse

Les deux cantons du nord de la Meuse, Stenay et Montmédy, semblent loin de Verdun et même de la Lorraine. Mon hypothèse est qu’ils développent un irrédentisme discret, fait à la fois d’intériorisation et de références extérieures tournées vers le massif ardennais dont ils forment la limite sud. A Stenay on parle volontiers de Wallonie, de l’Oesling luxembourgeois et des Hautes-Fagnes jusqu’à l’Eifel. Se sentirait-on Ardennais ? Je ne saurais dire jusqu’où va le déterminisme géologique que je pressens. On observera aussi que ces cantons sont à la limite des territoires des anciennes tribus gauloises des Trévires et des Médiomatriques. Quoiqu’il en soit, j’interprète le culte de Saint-Dagobert comme une volonté d’exprimer une sensibilité dionysiaque très éloignée du rationalisme cartésien habituel (apollinien). Mon sentiment de malaise à la source Saint-Dagobert vient sans doute de là : la forêt, une source et un corps qu’on déchire. Pas étonnant dès lors qu’on joue avec les mystères, qu’on cultive les étymologies farfelues et qu’on s’enivre de sulfureux et de méphitique : l’essentiel est d’être ailleurs que là où une autorité multiséculaire veut qu’on soit !

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