lundi 17 septembre 2012

L'Alsace en 1814


L’Alsace en 1814 est une pièce de théâtre d’Erckmann-Chatrian jouée à Strasbourg en 1850. Elle a pour cadre le début de la campagne de France de 1814. Napoléon avait levé, pour cette guerre, une armée de près d’un million d’hommes mais un sur sept s’était présenté aux portes des casernes, les Français étaient las ! Il était parvenu malgré tout à rassembler 110.000 hommes, parmi lesquels les « Marie-Louise », des conscrits de seize ans. Erckmann met en scène un épisode peu connu, celui de la guerre de partisans menée par des montagnards vosgiens contre l’armée de Bohême, formée d’Autrichiens et de Russes sous les ordres de Schwarzenberg. Les coalisés, en plein hiver, tentent de se frayer  un chemin par les cols entre la plaine d’Alsace et le plateau lorrain. Les forces françaises commandées par Victor reculent et se replient sur Saint-Dizier, c’est à se moment que des noyaux de résistance se créent sur le passage des troupes ennemies à l’initiative d’élus bonapartistes. Le talent d’Erckmann est d’avoir concentré l’histoire sur deux hommes dont la lutte à mort est sous tendue par des mobiles très personnels qui n’ont pas grand-chose à voir avec les évènements. Le chef des partisans, le père Weiss, est un ancien de 93 qui a brûlé des châteaux et combattu en Vendée. Son adversaire est le comte de Turquestein, un noble alsacien, émigré de Koblenz. Mais entre eux deux, le pire est à venir … La pièce ne manque pas de rebondissements amenés par la trahison des lâches et la tyrannie des pères. Comme à l’accoutumée, Erckmann condense et déplace l’action à sa guise, dans le cas présent en un pays étrange des pentes du Donon, le haut sommet du Nord des Vosges.

Une pièce patriotique ?

L’Alsace en 1814 fut un succès mais de courte durée car la pièce était interdite dès le lendemain de la première. Le père d’Emile Erckmann la jugeait « superbe et très patriotique » et les deux biographes, L. Schoumacker et G. Benoit Guyot, l’ont bien aimé pour la sobriété de son style, eux qui n’avaient guère apprécié la tonalité Sturm und Drang des pièces précédentes. Personne, à ma connaissance, n’a relevé de contradictions, ni observé qu’Emile Erckmann ne se remit pas de la censure et n’écrivit plus jamais pour le théâtre.

Voilà en effet un auteur engagé, un républicain, qui exalte Napoléon au théâtre et fait prononcer au pasteur du pays un discours bonapartiste : « la France peut tout attendre du génie de Napoléon », alors que dans le même temps il ferraille en politique contre son neveu de Prince Président. On objectera que le ralliement s’arrête là et qu’il ne se manifestera plus dans la pièce. Le coup de chapeau à Napoléon vérifierait seulement l’adage « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » et, pour Erckmann, l’ennemi ce sont les royalistes, ceux qui ont aboli l’Edit de Nantes, que les coalisés trainent derrière eux. Reste que cette attitude est bien ambivalente, sans doute fondée sur la pensée même du père de l’auteur et l’existence, dans le pays de Phalsbourg, d’un culte bonapartiste. Dans la réalité du temps, un jacobin tel le père Weiss n’aurait pas survécu à la police de Fouché et dans d’autres œuvres à venir Erckmann désignera clairement Napoléon comme le fossoyeur de la révolution.

Une guerre de partisans a bien eu lieu dans les Vosges, elle a été dirigée par un élu bonapartiste de Rothau, Nicolas Wolff, au Ban de la Roche, dans la vallée de La Bruche. Le pasteur Oberlin semble l’avoir approuvé mais a rapidement demandé à ses ouailles de rendre les armes, tandis qu’il recevait un sauf conduit du Tzar Alexandre.

En 1850 la patrie n’est pas en danger mais la révolution si ! Tout se passe comme si Erckmann, faute de pouvoir donner un contenu positif à son engagement républicain de 48, en revenait aux fondamentaux de la révolution de 1789 et refaisait 93 avec un émigré de Koblenz. Pour l’essentiel, la pièce parle plus de révolution que d’invasion, l’ennemi est un ennemi de l’intérieur, même un « pays », le châtelain local. Turquestein, ci-devant comte, est dans la pièce le seigneur des lieux, celui dont Weiss a brûlé le château.

L’Alsace en 1814 est paradoxalement peu politique, Georges l’était bien davantage. Erckmann n’y défend pas les idéaux de 89, il se contente de désigner l’ennemi : les chouans, les nobles. Le personnage de Turquestein n’est pas antipathique, à la différence de Linange dans Georges. Il a dû fuir, il cherche des traces de l’existence de son épouse et de sa fille. Les hommes de 93 sont cités, on dirait aujourd’hui comme des icones : Marceau, Kleber, Westermann, etc. – surtout Kleber, le grand homme de Strasbourg.  Ils soulèvent un enthousiasme dont on a peine à mesurer la ferveur aujourd’hui,  le public crie « Vive les Rouges ». C’est pour le coup un vrai malentendu !

Un autre aspect de la pièce n’est jamais évoqué, celui du sort que les pères réservent à leurs enfants : Weiss comme Turquestein maudissent leur progéniture, pour des raisons toutefois sensiblement différentes, Weiss au nom de son honneur, Turquestein de désespoir. Erckmann, toujours présenté comme un parangon de piété familial, devait en avoir lourd sur la conscience, lui qui fut abandonné à dix ans, du moins le ressentit-il comme tel.

« Une pauvre maison alsacienne », oui mais où ?

Les indications scéniques initiales (didascalies) nous apprennent que « la scène se passe en Alsace, à quelque lieue de Strasbourg ». Celles de l’acte premier parlent d’une « pauvre maison alsacienne ». Il n’est pas trop difficile de deviner, c’est selon moi Lafrimbolle. A l’acte II, scène 2, Weiss qui vient d’être nommé chef des partisans donne ses ordres et répartit ses forces entre les maires des villages présents, il n’en nomme que deux, Haslach et Dabo, les autres sont désignés par les noms de leurs ravins. Tous ces villages sont des  villages catholiques sans exception. Le seul village a ne pas être nommé est celui de Weiss lui-même, à l’épicentre des autres, c’est aussi le seul dont la communauté soit dirigée par un pasteur protestant, dans la pièce le pasteur Richter. Or le seul village protestant à des lieux à la ronde, à proximité immédiate du château de Turquestein, est Lafrimbolle.

Quant au château de Turquestein, c’est un château d’illusion, déjà ruiné à l’époque de Richelieu qui achève de le faire démolir en 1634. La famille Turquestein était éteinte dès le moyen âge, le fief tombant entre les mains des évêques de Metz.

L’Alsace en 1814 aujourd’hui

La pièce ne semble pas avoir été rejouée depuis le 20 janvier 1850, elle n’a d’ailleurs jamais été rééditée. Louis Schoumacker y voyait en 1933 une bonne pièce pour fête du 14 juillet. Ne rêvons pas, il y a bien longtemps qu’on ne donne plus de spectacles le jour de la fête national, autre que « pyrotechniques ».

Il est bien dommage toutefois que L’Alsace en 1814 soit quasi inaccessible, la numérisation présentée sous Google est amputée de plusieurs scènes du début et son orthographe mériterait d’être révisée. La pièce est en effet la première occurrence du thème de la révolution de 1789 appelé à une belle carrière dans l’œuvre d’Erckmann-Chatrian, de même que le passage des Vosges. Dûment commentée, elle permettrait de faire découvrir un pays du massif forestier du Donon mieux que le parc d’attraction voisin.

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