lundi 6 août 2012

Willibrord l'allié des Pinippides


Le moine anglo-saxon Willibrord a joué un rôle décisif dans le rapprochement de la puissante famille franque des Pippinides (les descendants de Pépin de Landen) avec la papauté. L’alliance des Pippinides  et du pape est une des causes de l’essor de la dynastie carolingienne, c’est dire son importance. Ce n’est dès lors pas un hasard si la vie de Willibrord, aujourd’hui  saint patron du Grand Duché du Luxembourg, nous est connue par un autre moine anglo-saxon, Alcuin, ami et conseiller de Charlemagne. Willibrord fait partie de ces religieux qui à la fin de la période mérovingienne ont permis ce qu’on a appelé la renaissance carolingienne. 

Vie de Willibrord

Willibrord a vécu au VIIème siècle et VIIIème siècle. Il serait né le 6 novembre 658 en Northumbrie (actuellement le nord-est de l’Angleterre). Son père, Wigils était un noble Saxon (ou Angle) converti au christianisme qui, selon la tradition, s’était retiré dans un ermitage. A la naissance de Willibrord, la Northumbrie (le pays au nord de la rivière Humbert) était peuplé d’Angles et de Saxons, des guerriers germaniques qui avaient  envahie l’ile britannique vers 450 (sans doute accompagnés de Frisons) et repoussés sauvagement les tribus bretonnes (les Britons) et pictes. Ils étaient converti au christianisme depuis à peine une génération. La polémique faisait rage, à l’époque du synode de Whitby, pour savoir qui les avaient converti : le moine bénédictin Paulin ou l’Irlandais Aidan ? On en trouve l’écho dans le roman de Peter Tremayne « Absolution par le meurtre ».

 Willibrord fut confié encore enfant à l’abbaye de Ripon (Northumbrie) en tant qu’oblat et éduqué sous l’autorité de l’abbé Wilfrid. L’abbé Wilfrid était le chef du parti de l’Eglise romaine au synode de Whitby (664) où s’opposèrent violemment les tenants des églises romaine et irlandaise pour la suprématie cléricale en Northumbrie. L’histoire romancée de ce synode, première victoire de l’Eglise de Rome, nous est racontée par Peter Tremayne. Il nous y décrit Wilfrid comme « un homme petit et trapu, au visage rougeaud et aux manières brusques ». Comme on peut le deviner, la sympathie de Peter Tremayne n’est pas acquise à Wilfrid ! Willibrod partit en 678 compléter sa formation en Irlande, au monastère de Rath Melsigi (Clonmelsh), vraisemblablement situé dans le royaume de Connaught,  sous l’autorité du moine anglo-saxon Egbert, originaire également de Northumbrie.  Il y fut ordonné prêtre à l’âge de 30 ans. Le monastère de Rath Melsigi s’était rangé dans le camp de l’Eglise romaine après le synode de Whitby.

Il quitta l’Irlande en 690, en peregrinatio perpetu, (c'est-à-dire sans retour possible),  Egbert l’ayant mis à la tête de douze moines pour aller évangéliser les Frisons.  Le chiffre de douze est sans doute une métaphore christique (douze comme les douze apôtres). A cette époque,  la Frise du Sud, la région actuelle d’Anvers (la Fresia citerior) avait été conquise par Pépin de Herstal, maire du palais d’Austrasie depuis 680 et véritable détenteur du pouvoir dans le royaume des Francs, convertis au christianisme depuis le baptême de Clovis. Le choix de la Frise est sans doute à chercher dans un voyage accompli douze ans auparavant par Wilfrid.Le premier contact avec les Frisons fut un échec. Le chef des Frisons, Radbod, était un adepte des divinités germaniques et refusa le baptême chrétien. 

Willibrord, en fin politique, se tourna alors vers Pépin de Herstal et lui demanda de l’aider dans son entreprise. Pépin de Herstal qui cherchait à consolider le royaume franc au nord-est, vit tout l’intérêt d’une telle conversion car il caressait l’espoir qu’une fois chrétiens les Frisons laisseraient  les Francs prendre le contrôle du port de commerce de Dorestad en Frise du Nord. Willibrord partit à Rome pour obtenir le soutien du pape Serge Ier. A son retour, muni de reliques pour la consécration de nouvelles églises, il s’installa en Fresia citerior d’où il commença  à prêcher la foi nouvelle. Pépin de Herstal encouragea Willibrord à effectuer un deuxième voyage à Rome pour demander l’approbation du pape pour une mission de conversion des Frisons sur les terres nouvellement conquises au nord de l’embouchure du Rhin.  Au cours de ce voyage il fut consacré archevêque des Frisons par le pape Serge Ier, le 21 novembre 695, sous le nom de Clemens. Il reçu le Pallium, c'est-à-dire le pouvoir de consacrer des évêques. Utrecht devint siège épiscopal, fut doté de plusieurs église et d’un monastère et Willibrord continua de convertir les Frisons.

Irmina, abbesse d’Oeren (près de Trèves), mère de l’épouse de Pépin II, Plectrude, lui fit don en 698 de ses terres à Echternach, soit la moitié de l’immense villa romaine d’Echternach, pour qu’il y construise un monastère. Il racheta des esclaves et les baptisa faute de pouvoir convertir les Frisons. Le monastère d’Echternach devint un important établissement de diffusion du christianisme, d’éducation et de savoir avec un scriptorium (atelier dans lequel travaillaient les copistes) appelé à devenir célèbre. Il s’agrandit en 706 de biens de Pépin de Herstal  et de son épouse, soit l’autre moitié de la villa romaine. On ignore la règle qui régissait le monastère, vraisemblable la règle de Saint Benoît mais l’influence celte devait y être forte, comme l’atteste le présence de scribes irlandais.

On suppose qu’il prêcha dans le Slesvig  (Allemagne actuelle) et à en croire Alcuin, il s’opposa  au culte germanique pratiqué sur l’île de Helgoland, détruisit les statues de divinités de Walcheren, mais ne parvint toujours pas à convertir Radbod, malgré le soutien de Pépin de Herstal qui donna en mariage à son fils Grimoald, la propre fille de Rabold, Théodelinde.  Willibrord entra en contact avec le duc franc Heden de Würzburg et poursuivit son activité missionnaire probablement en Thuringe. En 714, Pépin de Herstal et Plectrude lui firent don de l’abbaye de Susteren dans l’actuel Limbourg. Sa présence fut également signalée à l’abbaye bénédictine normande de Fontenelle (Saint- Wandrille). A la mort de Pépin de Herstal en 714, Radbod ravagea Utrecht et les pays nouvellement convertis au christianisme.Willibrod reprit la conversion des Frisons, mais seulement après la mort de Radbod en 719, avec l’aide du moine Wynfrid (le futur Saint Boniface) qui le rejoignit et sous la protection du fils de Pépin de Herstal, Charles Martel, qui reconquit Utrecht et acheva la prise de contrôle de la Frise au bénéfice des Francs.
Willibrord mourut à l’abbaye d’Echternach le 7 novembre 739, selon la tradition à l’âge de 81 ans. On ignore si Willibrord était un ascète ou s’il avait une compagne. Il est rappelé qu’à cette époque le célibat des clercs restait très controversé et qu’il faut attendre le deuxième concile de Latran (1139) pour que le mariage des clercs au sein de l’église romaine soit canoniquement invalide. Toutefois on peu observer que très peu d’abbés et d’abbesses, même en Irlande, étaient mariés au temps de Willibrord. Le corps de Willibrord fut déposé à l’origine dans un cercueil, placé dans un petit caveau maçonné derrière le chœur de l’église abbatiale mérovingienne. Dès la deuxième moitié du VIIIème siècle, ses restes furent élevés (elevatio) devant l’autel principal et devinrent l’objet d’un culte public qui se perpétue jusqu’à nos jours.

Willibrord au musée de l’abbaye d’Echternach

La source principale de l’article sur la vie de Willibrord qu’on peut lire ci-dessus a pour origine l’exposition permanente  du musée de l’abbaye d’Echternach (Luxembourg).

Le musée de l’abbaye est un remarquable musée pédagogique  surtout réputé pour sa collection de fac-similés du scriptorium de l’abbaye du VIIIème siècle au XIème siècle. Les visiteurs peuvent y observer, sous les voûtes des caves de l’ancienne abbaye du XVIIème siècle, les techniques de fabrication d’un manuscrit, les plus belles pages des évangéliaires et les calligraphies des scribes d’origine insulaires, notamment irlandais. 

Mais on veut ici attirer particulièrement l’attention sur la deuxième partie de l’exposition consacrée au « Monde de Willibrord ». La visite de l’espace dédié à Willibrord et son temps est en effet indispensable pour comprendre l’importance du monachisme irlandais sur le continent à l’époque mérovingienne. On y découvrira des maquettes, des figurines, des reproductions d’objets, des cartes et des panneaux explicatifs d’une grande rigueur et d’une densité peu commune. Non seulement l’exposition permet de connaître la vie de Willibrord (les panneaux de couleur rouge) mais surtout de se faire une idée de l’importance des échanges culturels entre les insulaires et le continent. Elle constitue enfin une bonne introduction à l’histoire et à la culture de l’Irlande gaële.

1 commentaire:

  1. Je vous remercie d'avoir aprécié notre travail au sein du Musée de l'Abbaye d'Echternach.

    Nic Herber et Serge Weis: Conception, auteurs des textes, infographie, réalisation artisanale de tous les objets exposés.

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