vendredi 3 août 2012

La saga Fidelma (Peter Tremayne)


Les temps mérovingiens (Vème- VIIIème siècle) ont mauvaise réputation. Ils laissent dans notre imaginaire le souvenir d’une barbarie sans nom (le supplice de Brunehaut par exemple) et de la disparition de la civilisation (villes brûlées, enseignement abandonné). La recherche historique contemporaine relativise considérablement cette impression qui nous vient d’anciennes lectures, toutefois l’idée que la culture  a été restaurée par les moines irlandais qui s’implantèrent sur le continent, principalement en Austrasie, est solidement ancrée dans les mémoires, dont la mienne. Le Romancier anglais Peter Tremayne a choisi cette période pour créer un personnage d’avocate, sœur Fidelma. Son héroïne lui permet de nous présenter sous forme d’intrigues policières une société irlandaise dans son âge d’or. Les relations entre les royaumes d’Irlande et les souverains francs au VIIème siècle sont monnaie courante et Fidelma est souvent confrontée aux affaires du continent. Ce sont ces histoires de Saxons, de Britons, d’Angles, de Burgondes et de Francs qui m’ont donné envie de bloguer sur l’Est, une présentation de la saga Fidelma s’imposait donc avant de revisiter la légende!

La saga Fidelma est une chronique « policière » qui se déroule dans la deuxième moitié du VIIème siècle, principalement en Irlande mais aussi dans d’autres lieux d’Europe. L’héroïne, sœur Fidelma, est avant tout une avocate (dàlaigh) des cours de justice d’Irlande, subsidiairement religieuse et sœur du roi de Cashel (l’un des cinq royaumes d’Irlande). L’auteur, Peter Tremayne, écrivain britannique né en 1943, fait œuvre de vulgarisation en décrivant les rouages d’une société peu connue et d’une époque lointaine à partir d’une documentation historique rigoureuse.

La publication de la saga Fidelma est toujours en cours, le suspens est entier des deux côtés de la Manche : on ignore comment ça finira ! A ce jour 20 livres ont été traduits en français et publiés chez 10/18 dans la collection « Grands détectives », on en attend encore quatre. 

De livre en livre, la saga évolue au gré des relations amoureuses de Fidelma et du moine saxon Eadulf qui ne devient son époux officiel qu’au livre 16 mais aussi des interrogations de Fidelma, tiraillée entre son métier de dàlaigh et sa vocation religieuse. Chaque livre est aussi une occasion de nous faire découvrir un évènement historique, par exemple le concile d’Autun de 670, ou les mœurs monastiques d’Irlande, les monastères doubles (conhospitae) ou hommes et femmes élevaient leurs enfants au service du Christ, la vie d’un scriptorium, etc. ou un pays : Rome de la papauté, la Petite Bretagne, etc. 

Le thème principal est celui de la lutte entre l’Eglise d’Irlande et la papauté romaine qui finira par l’emporter. Fidelma y incarne une chrétienne plutôt pélagienne, soucieuse de conserver l’héritage des coutumes anciennes de l’île, celtes et druidiques selon Peter Tremayne (point de vue contesté par l’archéologie moderne, voir J-L Brunaux « Les druides, des philosophes chez les barbares »). La lutte de l’église locale d’Irlande contre l’universalisme romain constitue le fil rouge de la saga mais d’autres thèmes coexistent : le statut de la femme (très libéral en Irlande), le mariage des religieux que les papes interdiront tardivement (à partir du pape alsacien Léon IX), l’affrontement des Britons et des Anglo-Saxons et last but not least les mœurs de l’Irlande gaële puis chrétienne. 

L’histoire de l’Eglise irlandaise est aujourd’hui racontée par les vainqueurs, c'est-à-dire l’Eglise de Rome. Pour s’en convaincre, il suffit de visiter les monastères, lire les encyclopédies et consulter les historiographies officielles. Les divergences sont gommées et l’histoire est présentée comme un continuum, un long fleuve tranquille : la règle de Saint Colomban préfigure celle de Saint Benoît quand elle ne coexiste avec elle, on n’en sera pas plus ! C’est compréhensible, les pharaons d’Egypte ne procédaient pas autrement quand ils faisaient marteler  les représentations de leurs prédécesseurs immédiats. C’est sans doute pour cela que Peter Tremayne a vu rouge et a entrepris, livre après livre, une offensive en règle contre les positions romaines de l’époque du conflit, un véritable travail de dynamitage des vérités établies et de l’historiographie dominante. 

Je pense pour ma part que Peter Tremayne fait œuvre d’agoniste, d’ouvreur de polémique. Il attaque au bulldozer la légende dorée des moines. Le travail des agonistes est utile et nécessaire, il sape les certitudes, stimule la pensée et relance la recherche. Il y a tout de même un problème avec  l’agonistique, c’est le bulldozer ! Les jardiniers et les archéologues le savent bien, le terrain a horreur des trous et des tranchées. Le terrain devient vite illisible, incompréhensible pour l’archéologue et le jardinier, quant à lui, ne peut plus rien planter. Mais Peter Tremayne est un rusé : il déguise sa polémique sous les traits d’une controverse de couple amoureux, la religieuse irlandaise Fidelma aime le moine saxon Eadulf, tenant de l’Eglise de Rome. On peut toutefois observer que dans la controverse, c’est toujours Fidelma qui gagne ! C’est pour cela que j’écris que Peter Tremayne est un rusé.

La saga Fidelma est une excellente introduction au monachisme irlandais qui nous est présenté sous une forme romanesque particulièrement attrayante. Il est vrai que Peter Tremayne n’aborde pas directement le monachisme continental, ou alors de façon superficielle et souvent négative. Il campe toutefois suffisamment de personnages historiques ayant joué un rôle en Austrasie pour qu’on utilise ses textes pour revisiter le rôle des moines dans l’Est, ce que l’on fera dans ce blog à chaque découverte en lien avec Fidelma.

1 commentaire:

  1. Bonsoir,

    J'apprécie la saga Fidelma précisément parce que Tremayne est, effectivement, un... rusé. Ce rusé me plait car ce "bulldozer" permet néanmoins de générer de nombreuses félures "structurantes"-comme vous dites- qui permettent d'inciter à chercher et chercher encore sans trouver bien sûr...
    J'apprécie votre blog. Je reviendrai vers vous...
    A bientôt
    colgudecashel@gmail.com

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