lundi 5 mars 2012

Vin rouge et vin blanc


Vin rouge et vin blanc  est un conte d’Erckmann-Chatrian , paru pour la première fois en 1849 dans le journal républicain Le Démocrate du Rhin. Il a été intégré la même année dans le recueil Histoires et contes fantastiques (Strasbourg, Dannbach). C’est avec ce texte que Chatrian tente de faire passer Erckmann pour un continuateur d’Hoffmann afin de tirer profit  de la mode fantastique alors en vogue. Il réussit à le vendre à L’Artiste en 1856 sous un nouveau titre Le Bourgmestre en bouteille. Erckmann nous y raconte qu’au cours de l’année 1846, deux vieux amis, Ludwig et Hippel, cheminent sur de modestes haridelles dans le Rhingau  en direction du vignoble du Johannisberg ,comme s’ils se rendaient à un pèlerinage. En cours de route, ils testent les vignobles, entendez par la qu’ils s’arrêtent le plus souvent possible pour en goûter les vins ! Ils arrivent un soir à l’Auberge de la Fleur de Lis. Ils y soupent, Ludwig choisit de boire du vin blanc, Hippel du vin rouge, ce dernier rouge comme sang. Les deux amis vont se coucher. Ludwig ne dort pas, il est en proie à une imagination fantastique, un sabbat de sorcières qu’il attribut au vin blanc. Hippel pendant ce temps fait un cauchemar épouvantable. Il en est tiré par Ludwig, inquiet de son agitation. Hippel raconte qu’il a rêvé être dans la peau du bourgmestre du village voisin de Welche, un homme très antipathique, et qu’il s’est vu passer de vie à trépas et être inhumé. Il n’épargne aucun détail. Ils reprennent leur chemin en direction de Welche et Hippel s’aperçoit avec horreur qu’il connait parfaitement la route, le pays et ses gens. Hippel est-il devenu un autre ?

Goûts,  dégoûts et tabou

Vin rouge et vin blanc est le premier conte publié par Erckmann. Il me semble principalement consacré aux goûts et dégoûts propres à l’univers erckmannien et à la transgression d’un tabou. Il est indéniablement de facture hoffmannienne et Chatrian a beau jeu de le vendre comme le texte d’un continuateur d’E.T.A. Hoffmann (Hippel est d’ailleurs le nom du grand ami d’Hoffmann). Toutefois il est chargé d’une idiosyncrasie qui ne doit rien au fantastique et qui brouille les cartes. Eric Lysøe dans Erckmann-Chatrian au carrefour du fantastique nous dit que Vin rouge et vin blanc est un « conte grotesque [au sens bien sûr de bizarre, extravagant] où l’inexplicable et le macabre jouent un rôle de premier plan ». On peut y voir aussi un conte à la façon de Tolkien où deux Hobbies bons vivants  s’affrontent aux puissances du mal sans faiblir ni renoncer à leur gaieté naturelle. Ludwig et Hippel n’ont rien de pleutre, ils ne chevauchent pas de fringants coursiers mais à leur manière, ils sont chevaleresques. Ludwig ne parle t-il pas de sa « rossinante » ? Don Quichotte n’est pas loin !

La ligne directrice est la comparaison vin rouge et vin blanc qui donne son titre à la version initiale. Ludwig se contente de penser que la préférence de son ami pour le vin rouge est : « ridicule mais excusable ». En effet les terroirs du monde d’Erckmann-Chatrian sont planter de vignes dont  les raisins sont majoritairement vinifiés en blanc. Il est vrai que le vin rouge convient mal à la cuisine du pays. L’attirance pour le vin rouge paraît exotique : il suscite de la curiosité, teintée vite d’un léger dégoût (il fait penser au sang). Le vin blanc est dès lors le vin par excellence, c’est lui qui procure la fantaisie, la connivence avec les esprits aériens, Ludwig ne manifeste guère d’effroi à ce que son imagination l’entraine vers une nuit de Walpürgis.

Ces goûts et ces dégoûts s’expriment toutefois dans un récit où l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche) ne tarde pas à se manifester. Nos deux amis voyagent dans un pays de cocagne qu’Erckmann nous décrit fastueusement mais la nuit est peuplée de puissances infernales, les vampires rôdent et la mort n’est pas loin. Le contraste est saisissant, c’est Faust au vignoble ! Le vin lui-même devient un pharmakon, remède et poison. Les principes du bien et du mal, le noir et le blanc, s’affrontent à chaque pas, même le jour venu.

Mais n’est-ce pas parce qu’un tabou a été violé ? La pratique du vin comme breuvage sacrificiel, qu’on verse sur la tombe des morts à été inversée. C’est du mort que vient la coupe. C’est le mort qui fait libation au vivant. Dès lors les morts prennent possession des vivants. C’est en fait Ludwig qui rompt le charme en versant le vin rouge sur le chemin où il se met à former "de gros bouillons en pénétrant dans la terre". Ce geste n'est pas sans rappeler les pratiques gauloises des Ier et IIème siècle avant notre ère. L'archéologie contemporaine nous révèle en effet que le vin importé d'Italie était bu dans les banquets mais aussi offert aux dieux souterrains, versé au sol après qu'on ait sabré l'amphore. Le vin, consommé pur (à la différence des autres peuples de l'antiquité), était épais, sirupeux, très chargé en alcool. C'était un substitut du sang de la victime, le couper d'eau aurait constitué un sacrilège (cf. les fouilles menées à Corent en Auvergne par Matthieu Poux).

Faust au vignoble

Le conte commence par un éloge des vins du Rhin qui sonne juste. Les deux amis semblent cheminer d’Ouest en Est (peut-être viennent-ils de Pirmasens ou de Phalsbourg ?), la région qu’Erckmann appelle Rhingau doit être le vignoble du Palatinat puisqu’ils longent la Queich (un affluent de la rive gauche du Rhin qui coule d’Ouest en Est dans le Palatinat ). Je n'ai pas localisé pour ma part le village de Welche qui est peut-être un nom de fantaisie (lourd de sens toutefois en culture germanique !). Ils devront bifurquer  vers le Nord pour atteindre le but qu’ils se sont fixés : le Johannisberg, dans le Rheingau, à proximité de Mayence. Au sommet de la hiérarchie des vins du Rhin trône en effet le Johannisberg auquel les deux amis s’apprête à rendre leur dévotion. Il est intéressant d’observer que c’est la deuxième occurrence du Johannisberg, la première est dans Schinderhans et Erckmann y fait au contraire le dithyrambe du Champagne qu’il oppose au Johannisberg, goût français contre goût allemand. Erckmann juxtapose les opinions : ses personnages ne disent rien de ses préférences, bien malin qui peut trancher. C’est une attitude qu’on vérifiera par la suite.

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