lundi 5 mars 2012

Science et génie


Science et génie ou le Mariage de granit  d’Erckmann-Chatrian a paru dans Le Mousquetaire (le journal d’Alexandre Dumas) en 1849. C’est un récit fantastique en onze courts chapitres. Dès le premier, Erckmann plante le décor et nous présente les personnages. Un homme regarde le Münster (la cathédrale de Strasbourg), c’est la nuit : les gardes de la plate-forme ont embouché les cors de bronze (Gruselhorn), il n’y a plus aucun Juif en ville. Nous sommes au seizième siècle. Cet homme est un sculpteur italien, il s’appelle Micaël. Sa méditation contemplative a pour objet la comparaison du génie de Michel-Ange avec celui d’Erwin de Steinbach, l’architecte du Münster. Il semble considérer que ce dernier est supérieur au premier. On apprend sa propre conception : « Le génie, c’est Dieu fait homme ». Sortant de sa rêverie, il voit une silhouette féminine qui descend l’escalier de la tour mais il est brusquement dérangé par un homme qui semble le connaître, Don Spiridion Doloso. Celui-ci, surprenant son regard, lui dit que c’est la comtesse du Haut-Barr. Il lui demande des nouvelles de sa mère, Margarita. Micaël le fuit sans un mot. Une course poursuite s'engage entre les deux hommes, l’artiste et l’alchimiste, ce dernier voulant percer le secret de l’autre. Elle se déroule sur le Rhin et ses châteaux de légende, entre Coblence et Mayence, au cœur d’une nature magnifiée. Mais l’amour y trouvera-t-il son compte ?

Après Rembrandt, un texte matriciel sur l’art ?

Science et génie est un écrit d’accès difficile, rugueux et rébarbatif. Sa composition en chapitres courts ne facilite pas la lecture et contribue à accentuer l’aspect décousu, haché de l’œuvre. L’inclusion du poème Le rêve en tête du dernier chapitre aggrave encore un peu plus l’inconfort, tant son inspiration élégiaque détonne avec la prose sombre et hallucinée de l’ensemble, plus visuel d’ailleurs que textuel. Il faut faire un effort pour lire Science et Génie mais il peut être récompensé si on s’intéresse à l’archéologie de l’œuvre d’Erckmann-Chatrian, au point d’y voir un texte matriciel, notamment sur l’art.

 Science et génie est une œuvre antithétique dont la clé me semble donnée par l’exergue qui la dédie au sculpteur Friedrich (André Friedrich, 1798 Ribeauvillé - 1877 Strasbourg). Erckmann le qualifie en effet de « bon citoyen, artiste modeste et consciencieux », très exactement le contraire de Micaël. Car Science et génie n’est pas construit sur l’opposition Micaël / Don Spiridion mais sur l’opposition Micaël  / Friedrich selon moi. On se trouve là au cœur du procédé narratif d’Erckmann dont les personnages peuvent être des porteurs d’idées, parfois très éloignées de celles de l’auteur (mais c’est aussi la loi du genre). On observera que Science et génie est un récit sans merci : tous les personnages seront détruits par leur démesure monomaniaque ou leur aveuglement (y compris le comte du Haut-Barr dont on imagine mal qu’il survive au destin de sa fille).

Il est difficile de se projeter dans les personnages de Science et génie, cela ne semble pas d’ailleurs l’intention d’Erckmann. Il est peut-être toutefois prématuré de leur dénier toute psychologie, à ce stade on pourrait parler de psychologie univoque. S’ils ne sont que des caractères, des porteurs d’idées, il peut être intéressant de tenter de les caractériser en tant que tel.

Micaël nous est présenté comme un artiste raté mais de quel ratage s’agit-il ? Certainement pas celui d’un sculpteur de la renaissance italienne : le comte du Haut-Barr, amateur d’art éclairé, après avoir visité son atelier, lui passe commande sans hésiter d’un buste destiné à compléter une suite du grand artiste italien Benvenuto Cellini. Il me semble que le ratage est celui du projet, Micaël est venu en Allemagne, comme il l’exprime face au Münster, pour se mettre à l’école des artistes rhénans et échoue à les imiter. Ignorant tout des sources esthétiques d’Erckmann, je ne puis émettre, à ce stade, que des hypothèses.  C’est plutôt en peinture que la comparaison semble s’imposer : comment ne pas penser en effet au Retable d’Issenheim à propos de la critique de sa déposition de la croix, il ne parvient pas à sculpter un cadavre, prisonnier qu’il est de la représentation de la beauté, ce dont ce sont affranchis les Grünwald et autre Schlöndorff. Mais en sculpture, on peut aussi penser au Transi de Ligier Richier dont l’école est présente à Saverne. L’opposition avec Friedrich est avant tout morale. Pour Micaël le génie est Dieu fait homme, à vouloir faire l’ange on fait la bête, Micaël n’a plus aucune humanité et est incapable d’aimer.  Toutefois, renonçant à l’art, c’est semble t-il la jalousie et la déchéance sociale qui finissent par faire de lui un fou meurtrier. En inversant le geste de Pygmalion, il tue au lieu de donner la vie.

Don Spiridion Doloso est le prototype du savant fou appelé à faire une belle carrière dans l’œuvre d’Erckmann-Chatrian. Il s’attache à Micaël pour tenter de lui dérober le secret de la représentation de la vie mais ne comprend rien au dilemme de l’artiste. Sa vision est mécaniste, il cherche à décomposer le vivant. Quand il y parvient, il ne sait qu’appliquer sa découverte à une finalité dérisoire : statufier la vie. Le médecin devient Gorgone, la science accouche d’un monstre. Spiridion est un drôle de corps, sautillant, jambes de sauterelle. Il ressemble comme un frère au personnage de Hans Schnaps encore à venir, il est aussi vain mais bien plus dangereux.

Erwinia est amoureuse d’un homme qui ne l’aime pas et qui ne saurait l’aimer, tant sa passion d’artiste est univoque. Elle est lucide toutefois et se meurt donc d’amour. Ayant tout perdu, elle fait le pari d’être aimée dans la mort et échoue puisque Micaël se suicide immédiatement après l’avoir tuée. Erwinia meurt esclave de sa passion. C’est à l’évidence une héroïne du XIXème siècle, malgré son titre de comtesse, une Dame aux camélias s’il faut choisir (le récit est publié dans le journal d’Alexandre Dumas !).

Le père d’Erwinia est le comte du Haut-Barr, féodal esthète. Il nous est présenté comme un homme
sympathique, hélas trop aimant de sa fille pour pouvoir la protéger. Le titre de comte du Haut-Barr est imaginaire, tant au château du Haut-Barr de Saverne qu’au Liebenstein. Erckmann procède comme dans le rêve, par déplacement et condensation. Une clé d’interprétation de l’univers erckmannien pourrait d’ailleurs être le rêve. 

Le procédé fantastique dans Science et génie est à l’œuvre de deux manières, indépendantes l’une de l’autre. La plus apparente est le philtre de Spiridion qui pétrifie le vivant mais c’est une manière peu inquiétante. La pétrification est trop étrangère au monde réel pour susciter la crainte, c’est un Deus ex machina qui prête à sourire. Il n’en est pas de même de la terreur qui naît de la nuit et du rêve lorsque Micaël dort dans sa barque. Ce passage qui développe la scène de l’Auberge du lis dans Vin rouge et vin blanc est réellement angoissant, c’est une nuit de sabbat dans un paysage normal et inoffensif des bords du Rhin.  Au réveil l’énumération hallucinée des « qui gît sous la tombe » renforce le trouble et le malaise. On comprend que Micaël est possédé, les êtres de la nuit se sont emparée d’une âme, il est désormais fou à lier. La jalousie fera le reste …

Un conte des bords du Rhin avant l’heure

L’action se déroule principalement dans les châteaux des bords du Rhin en amont de Coblence : le Liebenstein et le Sternfels (Sterrenberg) qui sont des châteaux jumeaux et le Gudenfels (Gutenfels). C’était à l’époque d’Erckmann des ruines féodales datant des croisades. Sternfels est le nom qu’utilise Victor Hugo dans Le Rhin (est-ce une source d’inspiration d’Erckmann ?). Le Sternfels et le Gudenfels (ce dernier reconstruit entre 1889 et 1892) sont décrits à l’état de ruines mais le Liebenstein reçoit un traitement particulier car Erckmann le restaure par l’imagination et le meuble à la façon d’un cabinet d’amateur pour en faire la résidence du comte du Haut-Barr. On reconnaîtra un « château d’illusion ». Erckmann avait procédé de la même façon dans Georges avec le Dagsberg (Dabo). Il ne fait d’ailleurs qu’anticiper par la fiction ce que les souverains du XIXème siècle réaliseront concrètement : Napoléon III notamment à Pierrefonds et Carcassonne et Guillaume II au Haut-Koenigsbourg.

Mais Erckmann ne se contente pas de faire revivre un château ou habiter une ruine (Micaël habite le Sternfels comme Georges, le Nideck), il donne à voir les bords du Rhin, ses escarpements, ses rochers, ses vallons et ses bois, ses horizons (notamment au Gudenfels) et le Rhin que Micaël traverse à la nage. Science et génie est un récit « d’extérieur », du moins pour une bonne part, décisive quant au climat de l’œuvre : la fuite de Micaël au Gudenfels, le rendez-vous avec Erwinia dans le vallon entre Liebenstein et Sternfels et le recueillement devant la tombe de Margarita.

Le premier chapitre est consacré à Strasbourg. Pour l’essentiel l’action se résume en une longue méditation nocturne devant la cathédrale (le Münster). Elle permet toutefois à Erckmann d’évoquer le sort de la communauté juive de la ville par la seule mention des Gruselhorn et l’art rhénan, opposé à la renaissance italienne. Comparativement, le laboratoire de Don Spiridion Doloso à Mayence est brièvement situé dans la ville. Il annonce la cave de l’apothicaire Hans Schnaps dans le conte qui sera publié l’année suivante. 

Granit et grès des Vosges

Il n’échappera pas au lecteur que le sous-titre de l’œuvre est Le Mariage de granit. Erckmann ne s’embarrasse pas d’incohérence, que lui importe que le philtre transforme le vivant en marbre, au final c’est de granit qu’il veut son couple entrelacé. L’occurrence granit apparaît sept fois dans l’ensemble du texte. Pourtant le granit dont il est question est le grès des Vosges, le Buntsandstein, celui de la cathédrale de Strasbourg, des statues de Friedrich et des éperons rocheux des vieux châteaux. Le grès évoque le sable, Erckmann préfère dire granit. Le mot sonne davantage, il a un accent d’éternité et d’antique noblesse. Paradoxalement on observera que les terres granitiques sont la marque des pays catholiques, au premier rang desquels la Bretagne.

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