lundi 5 mars 2012

La Lunette de Hans Schnaps


La lunette de Hans Schnaps est un conte d’Erckmann-Chatrian publié en 1850 dans La Revue française. Il a été réédité dans le recueil des Contes fantastiques publié par Hachette en 1860. L’action se déroule à Mayence. Le narrateur, le docteur Bénédum, sympathise avec l’apothicaire Hans Schnaps avec lequel il joue au youcker à la taverne du Pot de Tabac. Le bourgmestre Zacharias tente de le mettre en garde contre Hans Schnaps, coupable de dilapider son temps et son argent. Au lieu de s’occuper de son office, il ferait des expériences dans sa cave et causerait le désespoir de son épouse. Piqué par la curiosité, Bénédum décide d’y aller voir de plus près. L’apothicaire ne fait aucune difficulté à le recevoir et lui fait les honneurs de sa cave qu’il a transformée en laboratoire d’optique. L’un et l’autre, en hommes de science, se gaussent de l’ignorance du bourgmestre. Hans Schnaps explique à son visiteur qu’il est l’auteur d’une invention « unique en son genre » qui repose sur un changement de point de vue qui rend heureux. Face à l’incrédulité de son confrère, il lui propose de regarder dans la lunette. Bénédum s’y découvre président de  la Société scientifique de Berlin, comblé de satisfactions et de reconnaissances officielles, il en est enchanté ! Mais Bénédum et Hans Schnaps divergent rapidement sur son usage …

Eduquer le peuple

Le sujet apparent du conte est le génie scientifique. Hans Schnaps y apparaît comme un chercheur solitaire qui fait une découverte de premier plan. Il ne veut pas la rendre publique de peur d’en être dépossédé. Le paradoxe est qu’il pense pourtant qu’elle rendrait de grands services à ses contemporains en les tirant de l’ignorance. 

La lunette de Hans Schnaps est une invention qui permet de visualiser l’inconscient et le désir, d’abord le sien propre et puis celui des autres (leurs pensées secrètes), à travers ce qu’ils disent et même de ce qu’ils écrivent. Qu’on en juge : le désir latent du rêve est révélé, la vie y apparaît telle qu’on voudrait qu’elle soit (désirs cachés), la lecture d’un texte se matérialise quand bien même il s’agit de métaphysique. Maître Schnaps nous la présente ainsi : « toutes vos passions, tous vos désirs, toutes vos pensées prennent un corps dans cette lunette. Vous improvisez du regard bien mieux que par la parole, vous matérialisez instantanément le monde intellectuel qui s’agite dans votre esprit ».

L’intérêt véritable de sa découverte est pour Hans Schnaps philosophique, sinon politique. Les hommes de génie demeurent incompris, on leur préfère les « hommes pratiques », ceux qui gouvernent : « Pour qu’une idée réussisse dans ce monde, il lui faut l’appui des masses. Or les masses qui ne sauraient s’élever à la hauteur de l’idée pure, comprennent admirablement l’idée matérialisée, c'est-à-dire le fait. La prétendue supériorité des hommes pratiques sur les idéologues n’a pas d’autres raison d’être. Ces gaillards-là sont riches, puissants, ils gouvernent le monde, on leur élève des statues… Pourquoi ? Parce qu’ils mettent à la portée des imbéciles l’idée de quelque pauvre diable de grand homme mort de faim dans un taudis … Est-ce vrai, oui ou non ? ».

En tant que génie, Hans Schnaps participe de l’inquiétant, du clair-obscur, de la folie. Son étrangeté est soulignée par son physique : il a un long nez, des yeux gris, la lèvre moqueuse, une barbe taillée en pointe. Il porte un large feutre, une casaque de bure rougeâtre, ce qui le fait ressembler à un artiste flamand (un mauvais signe chez Erckmann !). C’est aussi un drôle de corps : il a de longues jambes de sauterelle, il se contorsionne. Dangereux ou inoffensif ? Diabolique ou sage ? Erckmann ne tranche pas. On peut remarquer toutefois que ce Hans Schnaps n’est pas loin de ressembler au Don Spiridion Doloso de Science et Génie publié l’année précédente : tous deux ont leur laboratoire à Mayence, tous deux revendiquent la supériorité du savant, tous deux sont de drôles de corps.

Le fantastique, fortement teinté de drôlerie, tient davantage au personnage de Hans Schnaps qu’à l’invention elle-même. La lunette, si on met de côté son extravagance, ressemble plus à une métaphore de programme d’éducation du peuple qu’à autre chose, elle vise à vulgariser les idées abstraites, à les rendre accessibles à tous. Comme le peuple éduqué peut se passer de gouvernants, les « hommes pratiques » comme les appelle Hans Schnaps, on en arrive vite à une République gouvernée par les conduites rationnelles (la science), peut-être une utopie objectera-t-on. On n’est pas loin de la pensée politique d’Erckmann. République gouvernée par la science mais pas par les savants : ce n’est pas la République de Platon. Erckmann prend le soin de faire dire à Bénédum qu’on a besoin de tous : savants, paysans, bâtisseurs, tailleurs d’habits, chausseurs, etc. « Nous sommes tous solidaires les un des autres », quand bien même celui qui le dit est un fieffé menteur.

Parmi les autres pistes à suivre, il y aurait celle d’une certaine intuition de l’inconscient. La lunette nous révèlerait en effet comme « machine désirante ». Notons également que La Lunette de Hans Schnaps est un conte en huis clos. Mayence n’est campée que par deux notations : l’officine de pharmacie qui s’ouvre sur le Thiermack et l’Auberge du Pot de Tabac sur le Zeil. Pour finir il nous reste à solliciter la générosité du lecteur qui voudra bien nous apprendre à jouer au youcker !

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