dimanche 4 mars 2012

Georges


Georges est la première pièce de théâtre réellement éditée par Emile Erckmann, écrite en collaboration avec Chatrian. L’auteur tenta de la faire jouer à Paris, d’abord au théâtre de la Gaité puis à l’Ambigu Comique. Elle était en répétition en décembre 1848 au moment de l’élection de Louis Bonaparte à la présidence de la république, le directeur du théâtre, craignant que son contenu républicain déplaise au nouveau gouvernement, demanda des modifications, qu’Erckmann refusa. La pièce ne fut donc pas jouée. Georges est une pièce plus Sturm und Drang que romantique, elle fait penser à Götz de Berlichingen à la main de fer de Goethe et aux Brigands de Schiller. Le héros, Georges, vit en homme libre dans le Comté de Dabo à la veille de la révolution de 1789. C’est un solitaire, il ignore son origine, il sait seulement qu’il a été élevé par une bohémienne. Il subsiste grâce à la chasse dans l’immense forêt du Donon et a élu domicile dans les ruines du château du Nideck. Il est la providence des braconniers et des bohémiens qu’il protège. Il nargue le seigneur des lieux, Limange, comte de Dabo et ses gardes. On devine que la pièce va évoluer vers un affrontement entre les deux hommes que tout oppose. Mais Erckmann poursuit un autre dessein, celui de montrer le profond désir d’abolition des privilèges d’une communauté villageoise perdue dans la montagne. C’est cette montée vers la nuit du 4 août qui est le vrai sujet de la pièce et qui lui a d’ailleurs valu d’être restée sans public en son temps.

Chasseur des ruines versus chasseur sauvage

Le ressort dramatique de la pièce est l’enlèvement des jeunes filles par le comte. Erckmann force le trait : Limange n’est pas seulement un homme des privilèges, c’est un pervers, un accapareur grossier et un ivrogne. Son pouvoir lui permet de satisfaire ses vices, il pourrit ses sujets et son pays. D’un autre côté, il fait penser au père de la horde primitive, quand bien même il n’a pas la stature des comtes sauvages (ceux de la Menée Hellequin) : c’est un animal de proie qui chasse les femmes comme le gibier et s’en accapare la totalité. Il n’en est que plus odieux par sa manière sournoise et lâche d’utiliser des rabatteurs et son hypocrisie morale. Erckmann, avec Limange,  crée un personnage antithétique pour mieux l’opposer à Georges, épris de liberté et de générosité. Il ne s’embarrasse pas de vraisemblance pour atteindre son objectif. Ce faisant il dessine en creux un personnage de noble vertueux qui serait Georges.

Il est dès lors intéressant de relever ce qu’est un « bon » noble selon Georges (Erckmann ?). La définition en est donnée dans l’acte d’accusation prononcé à la fin de la pièce par Georges : c’est un être courageux (métaphore de l’aigle opposé au vautour), aux instincts généreux, fidèle à sa race, au nom de ses ancêtres. Il utilise sa fortune et son pouvoir pour récompenser le mérite et la vertu. Il fait grâce à ses ennemis. Il ne méprise pas les hommes. Que voilà un étrange républicain ! La nostalgie d’une chevalerie mythique (goût pour un passé révolu) se donne à voir, on en trouvera d’autres exemples dans les œuvres ultérieures. Elle me paraît idiosyncratique, spécifique à la culture du monde d’Erckmann et, pour tout dire, toujours symboliquement présente en pays germanique.

Un conflit pour le droit de chasse dans le Comté de Dabo

L’action se déroule dans le Comté de Dabo, un petit fief alsacien devenu lorrain au XVIIIème siècle. Il faisait partie du canton de Phalsbourg à l’époque d’Erckmann, dans le département de la Meurthe (aujourd’hui Moselle). Les seigneurs du lieu étaient les Linange (Leinigen en Allemand), une famille d’origine palatine. Comme on le voit, Erckmann s’est contenté de changer une lettre (mais il n’est pas exclu qu’il s’agisse d’une coquille typographique).  Pour les besoins de l’action, Erckmann fait résider son comte de Limange dans son fief alors que les Linange en étaient partis depuis 1672 pour leurs domaines allemands. Le château de Limange est dès lors à interpréter comme étant le Dagsberg (autrefois bâti sur le rocher de Dabo), détruit en fait en 1679 par une armée française. On observera que les ruines du Nideck n’appartenaient pas au comté, ni le village de Haslach, ni les parcours de chasse, situés au Sud du Donon. Les lieux-dits de Roche Plate et de Bois des Chênes existent autour de Phalsbourg mais dans un autre contexte topographique, Erckmann recyclerait ici les paysages de ses randonnées. Le Schneeberg, cité par le comte, est par contre à proximité de Dabo. La fuite du comte vers Saverne pour rejoindre la plaine d’Alsace est également plausible même si l’embuscade sur le rocher du Haut-Barr est difficile à imaginer (mais le château du Haut-Barr était bel et bien un château d’embuscade !). Il est vraisemblable que la pièce doit beaucoup aux conversations avec Chatrian, natif de Grand-Soldat, un hameau d’Abreschviller, au pays de Dabo.

Les Linange avaient particulièrement mauvaise réputation à Dabo : d’une part ils s’étaient convertis à la Réforme alors que leurs sujets étaient restés très catholiques, d’autre part le comté étaient le théâtre d’innombrables conflits concernant les droits d’usage forestiers, enfin, circonstance aggravante pour Erckmann, ils avaient pris parti contre la France révolutionnaire et avaient été dépossédé de leurs territoires en 1793, comme tous les autres princes possessionnés d’ailleurs. Toutefois Erckmann choisit de traiter un autre conflit, autrement plus emblématique pour lui, celui de la chasse accaparée par la noblesse. Dès lors les braconniers de Dabo représentent le peuple en lutte pour la liberté. L’abolition du privilège de la chasse figure en effet parmi les premières mesures prises après la nuit du 4 août 1789. Erckmann fait revivre l’exaspération paysanne et le souvenir des condamnations à mort ou aux galères de ceux qui étaient pris en possession de gibier. On est ici au cœur d’une revendication séculaire qui perdure toujours en monde rural et populaire. Il est symptomatique qu’Erckmann, républicain, en est fait le sujet d’une de ses premières œuvres.

La religion de Georges

La religion est très présente dans la pièce alors qu’on n’en trouve guère de trace dans les autres œuvres du début. Trois sentiments religieux sont mis en parallèle : celui de Georges, celui des bohémiens et celui des montagnards et des brigands. Le Dieu de Georges qu’il appelle le « bon génie » est une divinité qui n’intervient pas dans la vie des êtres (humains et animaux), c’est aussi le Dieu de l’adversité, donc qui préside aux épreuves à subir ou à surmonter. J’y vois pour ma part le Dieu de Calvin (donc celui d’Erckmann) mais cela reste à préciser. Le Dieu des Bohémiens tel que l’exprime surtout Urbano semble panthéiste (on pense à Spinoza : Dieu, c'est-à-dire la nature). Les montagnards enfin sont soumis aux rituels catholiques (ils s’agenouillent mécaniquement pour l’Angélus), ils sont aussi superstitieux, tout comme les brigands. 

Bohémiens et brigands et politique

Les Bohémiens seraient au monde d’Erckmann ce que sont les Indiens aux westerns des années cinquante (c'est-à-dire dans les films pro-indiens) : ils ne cherchent pas à transformer la nature, ils se contentent d’y vivre, ils sont nomades dans un monde de sédentaires, ils sont l’altérité absolue (la race maudite).

Les brigands, enfin, destin des braconniers, représentent la radicalité de la révolte sans espoir, ni programme. Ils constituent une Jacquerie que Georges, d’abord tenté de rejoindre, finira par abandonner pour le mode de vie bohémien, par fidélité à sa mère adoptive, renonçant par là à la condition nobiliaire à laquelle il aurait pu prétendre.

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