samedi 3 mars 2012

Erckmann-Chatrian : un pays pour héros


L’actualité d’Erckmann-Chatrian est toujours présente en Alsace-Lorraine. On attribut chaque année à Metz un prix Erckmann-Chatrian (Le Goncourt Lorrain), Marlenheim s’enorgueillit au mois d’août d’un évènement festif « Le Mariage de l’Ami Fritz » et le Musée de Phalsbourg accueille des visiteurs curieux du phénomène littéraire qu’Emile Eckmann et Alexandre Chatrian ont représenté au XIXème siècle. Mais qui lit encore Erckmann-Chatrian aujourd’hui ? L’œuvre est devenue quasi introuvable, éditée partiellement en 1962-63 par Jean-Jacques Pauvert, rééditée en 1987 par les Editions Serpenoise, elle est épuisée depuis plusieurs années. Erckmann et Chatrian n’en finissent pas de traverser le purgatoire où Kipling, Jack London et Jules Verne ont sommeillé avant d’en être extirpé par Francis Lacassin. Il faut dire qu’on attend toujours l’édition critique qui leur permettrait de sortir de l’oubli.

Emile Zola, qui n’aimait guère Erckmann-Chatrian, écrivait dans « Mes Haines » que les personnages erckmanniens étaient des marionnettes, dépourvues de psychologie. L’intérêt de l’œuvre d’Erckmann-Chatrian n’est peut-être pas tant à chercher en effet dans les personnages que dans les détails et les arrières plans. Pas de gros plans donc mais des panoramiques fastueux, des travellings signifiants, un souci constant des costumes, des faits véridiques et, souvent, des reconstitutions historiques. L’œuvre d’Erckmann-Chatrian fourmille d’observations attentives des populations sur une période qui va de la fin de l’Ancien Régime à la deuxième moitié du XIXème siècle. Nous disposons grâce à cela d’un matériel ethnographique considérable, quasi unique qui subjuguait en son temps Lamartine. Rien n’est laissé dans l’ombre : les mœurs, les pratiques religieuses et leur controverses, les métiers, les techniques agraires, la cuisine, la chasse, les fêtes, les salaires et les prix, la collecte des impôts, etc.  C’est ce matériel que je me propose d’interroger.

Mais plus encore, l’œuvre est centrée sur un pays.  L’objectif est dès lors de soumettre les matériaux à un travail d’enquête du territoire fictionnel de l’œuvre, le pays d’Erckmann. Je me garderais bien de dire quel est ce pays, à ce stade je ne suis pas sûr de le savoir moi-même. Je pense que c’est un pays à construire et le suspens se prolongera un certain temps. Ce qu’on peut dire c’est que c’est un pays de marge, entre Alsace et Lorraine, entre France et Allemagne, infiltré de présence bâloise. Il convient donc de le délimiter dans l’espace. Mais ce n’est pas suffisant, l’œuvre d’Erckmann-Chatrian est une représentation de pays, il conviendra dès lors de s’interroger  sur l’écart entre ce que nos auteurs en disent et sa réalité historique. Enfin on se demandera ce qu’il en est aujourd’hui de cette représentation, si elle correspond encore à une réalité territoriale et laquelle ?

Une attention toute particulière doit être apportée à l’idée de tolérance qui hante l’écriture d’Erckmann de façon quasi charnelle. Voici une œuvre où l’esprit de tolérance est partout : tolérance religieuse entre catholiques et protestants, juifs et anabaptistes ; tolérance vis-à-vis du Grand Autre que sont les Tziganes et, bien sûr, malgré la guerre et la politique, tolérance vis-à-vis de la nation allemande, toujours ou presque distinguée de ses dirigeants. Cette idée de tolérance, d’empathie et finalement d’amour de l’autre est construite sur une grande connaissance de la culture de ceux qu’il donne à voir, souvent de l’intérieur. Il faudra, là aussi, confronter cette représentation avec la réalité historique et se demander ce qu’il en est de l’engagement généreux de l’auteur et des sentiments réels des populations.

L’histoire de l’Europe et la politique traverse l’œuvre d’Erckmann-Chatrian. Certaines lectures n’en ont d’ailleurs retenu que cela et ont fait d’Erckmann-Chatrian les idéologues par excellence des débuts de la Troisième République. Je me propose d’essayer de faire la part des choses, même si ce n’est pas facile.

Il me semble impossible, enfin, de lire Erckmann-Chatrian en faisant abstraction des mouvements littéraires allemands, au moins pour une part de l’œuvre, qui à mon avis est significative. Ce prisme particulier me semble ne pas avoir été pris suffisamment en considération. Il justifiera de ma part de recourir à quelques grilles de lecture des romantiques allemands, en particulier, mais pas uniquement, celle de Freud.

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