mardi 20 mars 2012

Rembrandt


Rembrandt est un récit d’Erckmann-Chatrian paru pour la première fois en feuilleton dans le journal républicain strasbourgeois Le Démocrate du Rhin, de juin à juillet 1849. Il a été réédité en 1860 dans les Contes fantastiques  sous un nouveau titre, Le Sacrifice d’Abraham.  L’auteur y campe le maître du clair-obscur en père tyrannique et dévoré de passion pour l’argent mais malgré tout attachant et artiste de génie. Il nous y conte un moment de la vie de Rembrandt, sans trop de souci de vraisemblance historique. Le peintre après la mort de son épouse Saskia s’est installé dans une vieille maison du ghetto d’Amsterdam en compagnie de sa sœur Louise qui s’occupe du ménage et de son fils Titus, âgé d’une vingtaine d’années. Il vient d’achever son chef d’œuvre, le Sacrifice d’Abraham, qu’il destine au prince de Hesse-Cassel mais juste au moment où ce dernier vient en prendre livraison, il est dérobé. Rembrandt soupçonne sa sœur et son fils et leur mène une vie d’enfer. Titus est un jeune homme insouciant qui joue gros à la taverne l’argent du brocanteur Jonas, dont il est amoureux de la fille Rébecca. Mais lorsqu’un deuxième tableau, le Philosophe méditatif, est volé, l’histoire tourne au drame. Rembrandt est une œuvre singulière qui révèle une certaine fascination d’Erckmann pour ce grand peintre du siècle d’or hollandais. C’est davantage un court roman de psychologie du génie qu’un conte d’ambiance, en même temps il inaugure le cycle des « romans juifs » qui porte la marque d’un écrivain exceptionnellement attentif aux différences communautaires de son temps.

Un enchevêtrement de symétries

Le récit est construit sur des symétries qui s’enchevêtrent à dessein : à Rembrandt correspond Jonas, à Christian (Titus), Rébecca et à Louise, Esther (la servante de Jonas). Les pères se ressemblent par leurs dépendances, l’un à l’or, l’autre à sa collection. L’insomnie de Rembrandt trouve son écho dans le somnambulisme de Jonas, tous deux aiment leur enfant unique d’un amour exclusif. Les enfants sont des victimes, malades des pères, insouciants des dangers. On pense irrésistiblement au verset : « je sanctionne le tort des pères sur les fils » Ex 20.5. Enfin, Louise et Esther sont des servantes soumises en rébellion pour la cause des enfants qu’elles ont élevés. 

Tout le mal vient de la désobéissance à Dieu, c’est ce que suggère clairement le choix de l’œuvre Le Sacrifice d’Abraham. Au lieu d’obéir à Dieu comme Abraham, Rembrandt et Jonas obéissent à leurs passions dissimulées (ils recherchent les ténèbres pour les assouvir). Si Abraham sauve sa descendance, eux la perdent. On aurait tort de voir dans le choix de l’œuvre l’idée que Rembrandt sacrifie son fils, d’une part ce serait une interprétation erronée : Abraham ne sacrifie pas son fils, il fonde une alliance dans un geste de confiance absolue, d’autre part Rembrandt aime Christian et s’inflige le même tourment en se privant de nourriture. Ils ne veulent pas le mal de leur enfant : c’est un drame, ils le construisent par leur aveuglement.

Rembrandt fonctionne comme un essai de psychologie de la dépendance : l’avarice qu’Erckmann nous décrit, à la façon de Molière, le goût irrépressible de la collection qui submerge Jonas au point de lui faire préférer l’œuvre peinte à l’œuvre divine, la passion du jeu à la taverne. Brisant le cercle des dépendances des pères, Erckmann mariera Christian et Rébecca, magnifique pied de nez aux intégristes de tous poils, mais ne saura les délivrer du poids d’Anchise. Au passage il nous aura offert une page de sensualité amoureuse, édulcorée dans les éditions ultérieures du Second Empire sans que l’on sache vraiment pourquoi. L’ale et le porter auront coulé à flot mais chez Erckmann, c’est loin d’être un péché !

Erckmann et la Hollande

Dans Rembrandt, Erckmann fait du Rembrandt : il ne s’embarrasse pas de détails, occupé qu’il est à construire sa psychologie du peintre. Peu lui importe de mélanger Leyde, la ville d’origine de Rembrandt et Amsterdam, de substituer Christian à Titus, de situer l’action en 1646 puis en 1656 alors que Le sacrifice d’Abraham est peint en 1635, du vivant de sa femme Saskia et que Le Philosophe méditatif (Le Philosophe en méditation du Louvre) lui est antérieur de trois ans. L’invention du personnage de Louise, fusion des servantes concubines Geertje et Hendrickje révèle peut-être la répugnance d’Erckmann à mettre en scène les relations du peintre avec ses compagnes, peu à son honneur.

Dans le même esprit, la ville de Rembrandt n’est même pas esquissée : une taverne hollandaise, un canal, l’indication vague du ghetto, c’est tout ! A ce stade, la Hollande d’Erckmann semble une métonymie de patrie calviniste, peut-être de république rhénane idéale.

 Rembrandt : entre admiration et réticence

Erckmann, dès la première page, insiste sur le génie particulier de Rembrandt  à saisir les objets à travers les demi-teintes du crépuscule. Erckmann, visiteur régulier du Louvre, devait connaître suffisamment bien l’œuvre du peintre pour savoir qu’il ne s’agissait pas là d’une préoccupation de forme, il recommandait en effet à ses élèves de regarder leur modèle les yeux mi-clos, pour ne pas se laisser distraire par les détails mais au contraire en saisir l’identité profonde. Il nous le montre également occupé dans sa jeunesse à croquer des intérieurs de taverne et des « bonnes têtes flamandes », les tronies (têtes expressives), et Christian, nous dit-il, se souvient des gravures de son père. Ainsi Erckmann met l’accent sur deux caractéristiques de l’art de Rembrandt : l’intériorisation et la représentation de la vie quotidienne. On trouve ici la source de l’admiration d’Erckmann pour le peintre et sans doute son désir d’imitation.

On peut aussi y deviner une connivence de sensibilité religieuse qui ne doit rien au hasard chez ce petit fils d’instituteur calviniste. Rembrandt appartient en effet à ce courant de peintres influencés par l’enseignement des réformateurs religieux « qui demandent aux fidèles d’abolir la distance temporelle les séparant du passé et de penser au Christ et à la Vierge comme à des êtres qu’ils pourraient côtoyer ». Il choisit de peindre, à l’opposé de la perfection classique, des personnages de saints où de héros qui ressemblent à ses contemporains, qui expriment des émotions purement humaines. « Telle est la préférence des calvinistes hollandais, qui insistent sur la possibilité, pour chaque personne, d’entrer en contact intime et immédiat avec le monde des Evangiles ». C’est pour cela que « Rembrandt est le grand peintre du protestantisme ». [Les citations sont extraites du petit ouvrage lumineux de Tzvetan Todorov, L’art ou la vie ! Le cas Rembrandt (2008), chez Adam Biro]

De tous les traits peu sympathiques de la vie de Rembrandt, Erckmann ne retient que l’avarice, métonymie de l’égocentrisme du peintre. Sa réticence transparaît dans la description physique et morale du personnage : figure vulgaire et méchanceté. Si Erckmann admire le génie, il s’en méfie.
Le génie sépare des humains et de la société, il fait le malheur des proches qu’il broie de son insatiable boulimie. Erckmann nous révèle son idéal, la même année, dans l’exergue de Science et génie ; sa préférence va au sculpteur Friedrich : « bon citoyen, artiste modeste et consciencieux ». Rembrandt n’est pas un bon citoyen, il vit dans le péché avec Hendrickje, il fait faillite. Difficile aussi  de le reconnaître en « artiste modeste et consciencieux », vertus du bon artisan. Curieusement on observera qu’Erckmann vivra aussi « dans le péché » avec sa gouvernante, Emma Flotat et qu’il se déchargera longtemps de la gestion de ses affaires sur Chatrian !

Juifs et protestants

La ville d’Amsterdam donne asile dès la fin du XVIème siècle aux Juifs du Portugal et d’Espagne victimes des conversions forcées et des persécutions (les Marranes). Ils s’y regroupent volontairement en communauté au Nord de la ville (ghetto). Ils y sont rejoints le siècle suivant, dans les années 30, par des Juifs venus d’Allemagne. Il n’est donc pas anachronique que Jonas maudisse Rembrandt en yiddish : « Que Dalès (la misère) s’établisse dans ta demeure et te dévore ! », comme on disait aussi en Judéo-Alsacien. On présente souvent cette émigration sous un angle économique et politique, c’est faire peu de cas des raisons religieuses qui poussent les autorités calvinistes à accueillir les Juifs. Pour un calviniste, un Juif est d’abord et avant tout un représentant du peuple messianique. Calvin, hébraïsant, consacre de nombreux textes à développer cette pensée. C’est donc en toute connaissance de cause que Rembrandt choisit en 1639 de s’installer dans le ghetto, très vraisemblablement pour être au plus près du « peuple miroir », selon le mot de Calvin, et y trouver des modèles.

Formé par son voisin, le rabbin Meyer Heymann et son propre père, Erckmann était parfaitement informé, de l’intérieur dirions nous, du dialogue entre Juifs et calvinistes dont on trouve pour la première fois l’écho dans Rembrandt mais qui se densifiera par la suite dans L’Ami Fritz, Le Blocus et bien d’autres textes. Si le face à face entre Rembrandt et Jonas tourne à l’aigre, n’est-ce pas parce que ni l’un ni l’autre n’obéissent à la Loi divine ? Rembrandt n’est pas un bon protestant et Jonas n’est pas un bon Juif. Erckmann arbitre narquoisement en mariant Christian à Rébecca, comme il mariera le calviniste Fritz Kobus à la petite anabaptiste Sûzel (L’Ami Fritz), et le fellah Kemsé-Abdel-Kérim à la Française Georgette (Un chef de chantier à l’isthme de Suez).

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