samedi 3 mars 2012

La Malédiction


La Malédiction d’Erckmann-Chatrian est publiée pour la première fois en feuilleton dans le journal républicain strasbourgeois Le Démocrate du Rhin, en 1849, puis en livre, la même année, sous le titre Histoires et contes fantastiques avec Vin rouge et vin blanc, Rembrandt et le poème Fantaisie. C’est un récit en douze chapitres, jamais réédité et tombé dans l’oubli. On peut désormais le lire de nouveau grâce à l’édition critique d’Eric Lysøe dans Erckmann-Chatrian au carrefour du fantastique parue aux Presses Universitaires de Strasbourg en 2004. C’est une histoire de vengeance, le héros Karl de Romelstein tue le meurtrier de son frère mais ne parvient pas à couper les fils d’un destin qui le conduit irrémédiablement à sa perte, tel Œdipe prévenu par la Pythie mais incapable d’interpréter correctement l’oracle. N’en déplaise aux biographes d’Erckmann-Chatrian, prisonniers de leurs préjugés culturels, le texte est beau malgré son exubérance de débutant et les personnages de Karl et Maria (l’amoureuse de Karl) ne manquent pas de vraisemblance. Erckmann nous entraine dans un univers rhénan dont il traduit fidèlement la sensibilité particulière.

Une vengeance, quelle vengeance ?

Le Sturm und Drang était éteint depuis deux générations quand Erckmann écrivit La Malédiction. Il peut sembler facile d’évoquer ce mouvement au motif que l’auteur était un jeune homme de 27 ans et pourtant ? Erckmann se place d’emblée dans les pas de Shakespeare, dès le premier chapitre avec un exergue emprunté au Roméo et Juliette du grand poète dont les Stürmer se réclamaient. Mais plus encore Eckmann était un jeune homme en colère, en lutte pour la liberté politique, contre la morale sociale de son temps, pharisienne et corrompue et enfin contre l’Eglise officielle.  

Le récit est composé à partir de quatre points de vue différents : une voix en surplomb qui nous conduit de l’amour fusionnel à l’anéantissement atroce, où on entend croasser le chœur des sorcières , tel celui de Macbeth ; un intermède grotesque flamand et shakespearien qui permet de présenter les personnages et d’enclencher l’action ; une mise en abyme du récit avec la représentation de la pièce de théâtre, le « Masque de Satan » et un flash back épistolaire, le récit de Karl à la première personne ; la voix off réapparaissant pour l’épilogue : on tue un homme déjà mort. L’effet produit est celui d’une descente aux enfers inexorable, d’un destin fatal, le héros peut bien se débattre (changer les points de vue), tout tenter : l’amour, l’amitié, l’affection d’un frère, la politique ou la catharsis de l’écriture ; il n’échappera pas à son sort, il est l’objet de la malédiction … celle de sa naissance. La parole qui seule permettrait la traversée de l’enfer (pour ramener la mère), n’est pas prise (Thérésa et, on le devine, le vieux Comte de Romelstein, son amant), coupée (Karl ne cesse de couper la parole) ou inaudible (Karl n’entend pas ce que son ami Victor a à lui dire). Le héros est tout entier livré à l’exaltation de ses sentiments et de ses instincts, il cravache, tue, se laisse dominer par la fureur, se bat en duel ; ce n’est que vaine agitation.

Le thème est la vengeance : Karl veut se venger de Pirmesense qui a tué son frère ; on peut le comprendre, ce frère lui a sauvé la vie, rendu son titre, donné son affection  et, croît-il surtout, soulagé du poids mortel de la malédiction. On ne saura jamais pourquoi Ludwig est mort, pourquoi il s’est battu en duel la veille de ses noces, il n’y a pas de pourquoi. Karl est dès lors livré à la vengeance. Mais de quelle vengeance s’agit-il ? Le meurtre de Pirmesense ne l’apaise pas, il n’essaie pas de comprendre Maria et perd son amour (même au couvent il lui coupe la parole). La vengeance dite n’est-elle pas la métaphore d’une vengeance non dite, celle de la mort de la mère ? Thérésa meurt alors qu’il a dix ans et le laisse seul, tout comme la mère d’Erckmann : même âge, même abandon, même désespoir. Karl ne poursuit-il pas la société qui a causé la mort de la Bohémienne, l’Eglise qui lui a refusé une sépulture ? Il signe sa pièce Karl Zanga (et non Romelstein), et la dernière musique qu’il entend est la chanson de sa mère. Au passage, on peut noter l’étrange lien qui unit aristocrates et Bohémiens, solidarité de races laissées sur le bord du chemin du capitalisme triomphant de ce début de XIXème siècle ? Zanga (Wilfride Zanga) est par ailleurs le nom de la Bohémienne à qui est confié Georges dans la pièce précédente, Georges. Tout semble dit dans la chanson de Maria, l’absence de l’être aimé (autre façon de dire la malédiction de la naissance), la prière sans pouvoir, la nostalgie de la voix, celle de la mère.

Un territoire fictionnel en gestation

Le monde dans lequel se déploie l’action de La Malédiction est un modèle réduit de l’univers fictionnel d’Erckmann. Il doit sans doute beaucoup au voyage que firent Erckmann et Chatrian pour aller chercher la nièce d’Erckmann dont la mère (Julie, sœur d’Erckmann) venait de mourir à Aix-la-Chapelle, emportée par le choléra pendant une cure. Le centre de gravité en est le Rhin, « immense boa qui fait miroiter ses écailles verdâtres aux reflets de la lune », et la ville de Cologne où résident les Romelstein. Cologne, sur le Rhin,  est évoquée longuement mais dans le lointain, comme une gravure. De la ville elle-même, nous ne saurons rien, sinon que Karl y  vécut une adolescence heureuse. Karl ignore où il est né exactement (c’est bien le fils d’une Bohémienne !) mais Aix-la-Chapelle est la ville de son enfance. Elle n’est caractérisée que par la mention du Burscheid quartier ou rue (le lieu de cure de la sœur d’Erckmann). Le souvenir en est doux-amer. Liège  est la ville du hasard, de l’inattendu, une simple étape dans sa traque de Pirmesense. Mais la ville l’accueille : Karl y loue « la franchise cordiale de ses habitants », tout lui parle d’une voix amie, ce sera pourtant le lieu de son supplice. La ville de Pirmasens dans le Palatinat est vraisemblablement l’éponyme du baron de Pirmesense. C’est la ville sœur de Phalsbourg, fortifiée par Vauban comme cette dernière. Je tiens de l’ancien directeur du Musée de Phalsbourg, Antoine Schrub, que dans les temps anciens des mariages s’y célébraient entre jeunes gens des deux villes. Enfin, le Léonsberg, c’est ainsi qu’Erckmann nomme le rocher de Dabo, est le dernier refuge. Heidelberg, où Karl fait des études, Berlin où est sensé résider le comte de Romelstein semblent figurer de lointains satellites.

Je crois nécessaire de m’attarder un moment sur Liège. La ville est campée avec une attention qui me paraît aller très au-delà d’une utilisation habile du Baedeker, plusieurs lieux sont évoqués : la citadelle, l’église Saint-Paul, l’îlot sur la Meuse, la montagne Saint-Gilles, la place du Vieux-Marché, … J’ignore si Erckmann connaissait Liège en 1848, mais Chatrian assurément qui avait travaillé à la Verrerie de Val Saint Lambert, près de la ville. La collaboration entre les deux hommes est plus que vraisemblable et la qualité de la description s’en ressent très agréablement. Mais plus encore que Liège, La Malédiction marque l’émergence du thème flamand – et dès lors du clair-obscur – qui connaîtra par la suite de nombreux développements. Pour l’instant c’est surtout de l’ambiance flamande dont il est question : les bowls de punch et le schiedam (qui font irrésistiblement penser aux Frères de Saint-Sérapion d’Hoffmann), mais aussi les têtes flamandes, celle de la veuve Depré et de Raoul. La référence peut-être grinçante, à propos par exemple de la propreté obsessionnelle de frère Niclausse qualifiée de « toute hollandaise ». A noter qu’Erckmann ne parle jamais de Belgique, pourtant créée depuis 1830.

Dans Georges pièce de théâtre rédigée vraisemblablement l’année précédente, Erckmann fait du rocher de Dabo un château d’illusion, en relevant le Dagsberg qu’il transforme  en château de Limange. Dans La Malédiction, le site devient une « ruine d’illusion » sous le nom de Léonsberg. Sauf à être démenti, le rocher devait être nu à l’époque  mais l’intrigue nécessitait l’existence d’une ruine de donjon, comme au Nideck. La présence de la chapelle décrite est quant à elle historiquement attestée.  L’antipathie d’Erckmann pour le lieu est manifeste. Ce « jeune homme en colère » n’a pas de mots assez durs pour en parler. Les montagnards  du pays ont transformé un haut lieu, un rocher sublime, en une parodie de sacré et en une bonne affaire, à l’instar de  « l’âpre-au-gain » frère Niclausse. La chapelle, « petite bicoque blanchâtre grimaçant le gothique » est comparée à un « honnête bourgeois travesti en chevalier ». L’étrange républicain Erckmann n’apprécie guère l’abaissement des traditions, le monde erckmannien cultive le passé médiéval et chevaleresque rhénan.

Politique et religion

Les premiers textes d’Erckmann-Chatrian (Schinderhans, Georges, La Malédiction) forment un triptyque qui génère un héros révolté contre la société mais « perdido », pessimiste. Tenté par l’action, courageux, chevaleresque,  il prend la tête de la révolte (Schinderhans, Georges) ou s’engage en politique (Karl) mais il est trop individualiste pour persévérer. Trop altier, pour tout dire, trop aristocratique, il peine à nouer des solidarités durables avec le peuple, qu’il préfère pourtant aux dominants, corrompus, lâches et hypocrites. Il ne lui reste plus dès lors qu’à aspirer à une mort exemplaire mais vaine. Sa fraternité est celle des Bohémiens, éternels laissés pour compte de l’Histoire et, on le devine, des aristocrates déclassés. Il participe d’ailleurs de ces deux mondes là.

Le thème religieux est très présent dans La Malédiction mais sur un mode négatif, on ne peut même pas évoquer une religion naturelle, telle celle qui s’exprime dans Georges. L’Eglise (catholique) est dénoncée pour ses liens avec le pouvoir, sa cupidité et la bêtise et la superstition de ses prêtres.

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