mardi 2 juillet 2013

Confiture, consumérisme, dandysme ?

C’est l’été en Alsace. Le long des routes les villageoises vendent les cerises de leurs vergers. Il y a des fraises dans les jardins. Les framboises, les groseilles et les myrtilles ne vont pas tarder. Il est temps de faire des confitures et de chercher de nouvelles recettes. Si on tape « confiture » sur un moteur de recherche bien connu, le résultat est encourageant, il n’y a pas moins de 4 millions de réponses, moins que pour « sexe » et « jeux » mais tout de même ! A la lecture des nombreux sites qui parlent de confiture, on peut en conclure que le néo-rural fait des confitures, l’habitant des grandes villes moins et le rural, en parle peu.  Bref, tout le monde ou presque fait des confitures. Je me propose donc de réfléchir à cette pratique amateur du « faire de la confiture ». Pourquoi  fait-on des confitures en 2013 alors qu’il est si facile d’en acheter de toutes sortes et à tous les prix, allégées ou pas, dans tous les commerces et toutes les braderies et fêtes de pays ? Est-ce un hobby, une façon de valoriser les produits du jardin, de faire des économies en achetant au bon moment ? Je me risquerais à quelques hypothèses sans me lancer dans une enquête, à l’imitation de celle de Pierre Bourdieu sur la pratique amateur de la photographie,  « La confiture, un art moyen » (sic).

Au début, au début … comme dit la chanson, on fait de la confiture pour conserver les fruits durant la mauvaise saison. Cela suppose d’ailleurs qu’on ait du sucre. En Europe, on a commencé à en  disposer dès le  XVIIème siècle mais c’est au XIXème siècle que la fabrication de la confiture s’est généralisée, notamment grâce à la culture de la betterave sucrière.  J’observe donc que si la fabrication de la confiture est une tradition, elle est récente et contemporaine de la révolution industrielle et pas des sociétés paysannes anciennes, qui, pour conserver les fruits, les séchaient. Si tradition il y a, elle remonte à nos arrières grands-mères. Il n’y a qu’un pas à franchir pour penser que le retour à la tradition est naïf, en cela qu’il singe des pratiques qui n’étaient dictées autrefois que par la nécessité.
Un autre argument pour faire des confitures « maison » est que cette pratique serait plus saine que celle consistant à acheter des confitures industrielles, altérées par les conservateurs et suspectes d’utiliser des fruits ayant subit de très nombreux traitements chimiques. Mais  ce n’est vrai que si on fait ses confitures avec les fruits du jardin, non traités. Et puis, au fond, penser qu’on peut se soustraire au mode de production dominant et à la mondialisation par une autarcie personnelle, n’est ce pas une illusion ?

Tout cela fait penser qu’on fait des confitures pour son plaisir avant tout, ou pour en obtenir d’autres « bénéfices ».  On tâche, après coup, de se mettre en cohérence avec son idéologie personnelle. Je propose d’assumer lucidement la chose, au lieu de la cacher derrière de vains prétextes, pour que d’une pratique mal définie, on fasse un art.
La confiture peut-être l’occasion d’une recherche d’alliance parfaite entre un fruit, un parfum, un autre fruit en mélange, des ingrédients inattendus (alcool, fleurs, épices, etc.). La confiture c’est  une adéquation exacte entre une quantité de fruits, une quantité de sucre et un temps de cuisson. On ne fait pas de la confiture tous les jours. La confiture n’obéit donc  pas à une nécessité. Alors prenons notre temps, devenons des maîtres confituriers !

Une telle pratique s’oppose trait pour trait au consumérisme, celui des associations de défense du consommateur. Il ne s’agit plus de mieux consommer mais de créer, plus de suivre une mode, celle du consommer bio pour ne pas la nommer, mais d’être original, plus d’être « économe » mais hédoniste ! Il y a matière à étendre l’expérimentation à d’autres secteurs de la vie quotidienne, je vous laisse imaginer. Il y a là une manière de résistance aussi bien à la consommation outrancière, qu’à la « low » consommation que les spécialistes du marketing sont en train de nous concocter. Je me demande si cette manière ne pourrait pas s’inspirer du dandysme. Ne confondons pas avec  le snobisme qui est un conformisme, une imitation des gens qu’on croît supérieurs, dont le bling-bling est la dernière transformation. Tout au contraire, le dandysme est une attitude de réappropriation de soi, à travers ce que l’on fait.

Le dandysme n’a pas bonne presse, notamment depuis qu’Albert Camus l’a fustigé dans l’Homme révolté,  à partir de sa critique de Baudelaire.
Pour Camus,  le dandysme est d’abord une révolte métaphysique. Le  héros romantique, auquel il rattache le dandy, est en lutte contre l’injustice mais il s’agit de l’injustice divine. Dès lors il n’y a pas de remède ce qui entraine la consolidation de ce qui est dénoncé : « on chérit ses fers ». On ne détruit pas Dieu mais dans un effort incessant on lui refuse toute soumission. « Le dandysme est une forme dégradée de l’ascèse ». Le dandysme est aussi une esthétique. Dans un monde désorbité, en désagrégation « le dandy crée sa propre unité par des moyens esthétique » mais c’est une esthétique de la singularité et de la négation. « Vivre et mourir devant un miroir » écrit Baudelaire. Le dandy cherche une solution dans l’attitude, le paraître. Le dandysme est une opposition, mais c’est une attitude ambigüe car elle suppose un public « Le dandy ne peut se poser qu’en s’opposant ». Les autres sont le miroir, pour relancer leur attention, le dandy se doit d’être dans la provocation.  Mais le dandysme de Baudelaire est profondément réactionnaire, pas seulement parce que Joseph de Maistre (le penseur de la contre-révolution) en est l’inspirateur mais parce qu’il veut que rien ne change. « Le vrai saint, feint de penser Baudelaire, est celui qui fouaille et tue le peuple pour le bien du peuple », pour que ce peuple demeure donc idéalement et semblablement lui-même.

Le but poursuivi par Camus est de ruiner le romantisme, dont le dandysme est un avatar, en tant que révolte. On rappellera que pour Camus, l’homme révolté, c’est l’homme qui dit non, le romantique consent en fait au monde tel qu’il est.  On peut comprendre le désaveu tant la descendance romantique aura été effroyable. Toutefois, l’attitude dandy en elle-même mérite peut-être qu’on y regarde d’un peu plus près, justement parce que c’est une opposition.  Camus a bien raison d’observer que le dandy joue sa vie faute de pouvoir la vivre. Mais chaque fois qu’une situation est complètement bloquée, le recours à la révolte esthétique apparaît. Sous l’occupation nazie, les zazous bravent la répression par la danse, la musique et l’apparence vestimentaire. C’est aussi ce qu’on fait les Pussy Riot dans la Russie d’aujourd’hui. Remarquons au passage qu’il n’y a pas de contre-culture sans révolte esthétique (mode, coiffure, musique, etc.). La révolte esthétique est par essence du côté de la non-violence, c’est la réponse désarmée de ceux qui n’ont rien à perdre.

Le libéralisme (le monde de la marchandise), fût-il en crise, est à l’origine de situations qui semblent aujourd’hui aussi bloquées que celles qu’observaient Baudelaire en son temps. Les tenants d’une alternative peinent à accoucher de stratégies crédibles et le socialisme autoritaire a fait long feu. Les expérimentions antilibérales (don, troc, commerce de proximité, etc.) ne concernent pour l’instant que des minorités, certes agissantes si on en croit les tentatives de récupération dont elles font l’objet. Dans la boite à outils des réflexions alternatives, en tout cas sur le terrain de la critique du consumérisme, le dandysme mériterait mieux que le dédain dans lequel il est tombé. Si l’hypothèse esthétique envisagée  sous le terme de dandysme a un sens, elle pourrait être un moyen, une manière de résistance parmi d’autres, alors que les dandys du XIXème siècle en faisaient une fin en soi.

lundi 3 juin 2013

Remonter la Marne de Jean-Paul Kauffmann

Voilà un livre qui dès sa troisième page m’a mis dans tous mes états, qu’on en juge : « Il y a chez moi, nous dit l’auteur, un fort tropisme de l’Est, un Drang nach Osten au demeurant très pacifique, dû sans doute à mes origines alsaciennes. Il suffit que je prenne l’autoroute A4 pour ressentir aussitôt cet appel mystérieux. Du côté de Sainte-Ménehould, en Argonne, mon rythme cardiaque s’accélère, je vire à l’euphorie. » Qui me connait sait que j’aurais pu écrire ces lignes, elles rappellent d’ailleurs le bandeau introductif de ce blog – les mêmes mots – un désir d’Est, Drang nach Osten. Mon propos n’étant pas d’assommer quiconque de considérations par trop personnelles, je m’empresse de dire que le choc passé, toute « terreur » mimétique mise à part, le dernier livre de Jean-Paul Kauffmann m’est apparu comme une pure merveille, un livre rare, la biographie d’une rivière, la Marne, un fragment d’identité française.

De quoi s’agit-il ? Du récit d’une remontée de la Marne à pied, de sa confluence avec la Seine à Charenton-le-Pont, en banlieue parisienne, à sa source à Balesmes, sur le plateau de Langres, soit 525 km en un peu plus de sept semaines. La règle du jeu était d’être autonome : rücksack comme on dit ici, portable éteint, pas de réservation (Kauffmann dort où il peut), pas de tricherie avec le cours d’eau, on ne coupe pas les méandres, on ne s’éloigne pas de la rive. Il y a des imprévus : de Dormans, en amont de Château-Thierry, à Vitry-le-François, un ami photographe s’invite ; de Hauteville, à la hauteur du lac de Der, jusqu’à Saint-Dizier, c’est un chien abandonné qui prend son sillage ; et puis, surtout, Kauffmann profite d’une opportunité pour redescendre la Marne en bateau dans sa partie non navigable, de Saint-Dizier à Epernay, avec les techniciens de la Compagnie des rivières et des surfaces fluviales, histoire de connaître le cours d’eau autrement, plus intimement. Ce n’est par une promenade virgilienne, il y a les ponts autoroutiers, la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg et son vacarme, le canal latéral empiétant sur la rivière. Kauffmann s’en accommode, prêt à tout accepter pour célébrer sa belle, la Marne, la Matrona des anciens Celtes.

On l’aura compris, la biographie d’une rivière comme celle d’une personne n’a pas grand-chose à voir avec  un traité de géographie. Kauffmann réussit le tour de force d’écrire un portrait de rivière à facettes multiples, toutes contribuant à l’ensemble, aucune n’écrasant l’autre.  Quelque chose d’assez mystérieux anime ces pages, les différentes approches se fondent, se combinent comme à la recherche d’une équation ultime, sans doute quelque chose ayant à voir avec le rapport singulier que les Français entretiennent avec la Marne, sa symbolique et sa mythologie.

Remonter la Marne ne fait pas l’impasse de la description physique, ou mieux objective, de la rivière. Vous serez sans doute surpris par ce livre qui au-delà des paysages et de la « rambleur », cette étrange lumière de la Marne en Champagne, donne à voir l’eau, les variations de sa densité, de ses couleurs de ses odeurs. Kauffmann n’hésite à recourir à l’hydrologie, quand ce n’est pas l’hydraulique, pour cerner sa Mélusine au plus près. La partie consacrée à la descente est particulièrement riche, belle et troublante, c’est l’eau vive, un mélange de sensualité et de connaissance. On pense, toutes proportions gardées, aux blasons du corps féminin.

C’est banal de l’écrire mais la rivière traverse des pays, c’est bien aussi ce qui intéresse Kauffmann, les pays. Son amie Jeanne au début du voyage le lui reproche presque : « La France cantonale est morte ! ». On dirait bien pourtant que Kauffmann cherche à s’en assurer. Il reprend à son compte l’observation du géographe Vidal de la Blache, la France s’est constituée à partir des « pays », cette « multitude d’impulsions locales née de différences juxtaposées de sol dans un horizon restreint ». Alors la France serait-elle en train de se détricoter ? La crise aidant, le désintérêt pour les questions territoriales deviendrait majoritaire comme l’a montré la faible participation à la récente consultation électorale en Alsace. Pourtant Kauffmann repère des résistances, tous ces gens qui ne veulent pas partir, qui font le dos rond et qu’il rencontre en chemin. Malgré le « démeublement » des villages, tout le monde ne se résigne pas au déclin comme à une fatalité. L’enquête est subtile, Kauffmann note que même dans les villages les plus gravement touchés par la désindustrialisation, la vie associative perdure, les gens diminuent leur consommation mais s’accrochent, comme si la crise renforçait leurs liens avec le pays. Kauffmann construit une sorte d’idéal type, non répertorié, qu’il nomme « conjurateur », l’habitant qui s’enracine, qui conjure par son comportement les mauvais coups de l’époque.

Pas de fleuve, pas de rivière qui ne soit lié à l’histoire, la plupart du temps à l’histoire guerrière. La rivière est le rempart naturel derrière laquelle on se protège. Qu’on se souvienne des westerns classiques, les plus impressionnants mettent aux prises la cavalerie US retranchée derrière les berges et les Indiens chargeant pour la submerger. La Marne de Kauffmann ne déroge pas à la règle, les Huns sont écrasés aux Champs Catalauniques devant la Marne vers Châlons, Napoléon l’utilise à plusieurs reprise dans sa stratégie défensive, il y a bien sûr la bataille de la Marne pendant la Grande Guerre à laquelle participa le grand père de Jean-Paul Kauffmann et aussi la guerre de 40, avec la défense des ponts. L’histoire de la fuite de Louis XVI est émouvante, le roi faisant un cours de géographie au dauphin, portière de la calèche ouverte.

Mais cette remontée de la Marne est accompagnée, Kauffmann a pris soin de bourrer son sac de volumes, en amoureux des livres. Pour ne citer que quelques un des auteurs marchant de compagnie, notons Bossuet, l’Aigle de Meaux et l’extraordinaire précision de sa langue, Jean de La Fontaine, le maître des Eaux et Forêt de Château-Thierry dont Kauffmann dit qu’il l’a éduqué à la nature vivante et parlante en lui apprenant à écouter et regarder, André Breton auquel le séjour à Saint-Dizier, comme médecin psychiatre, pendant la Grande Guerre a révélé le « peu de réalité » du monde, Gaston Bachelard natif du pays Vallage, en Haute-Marne, Francis Ponge enfin, à toutes occasions dans un dialogue incessant.

Un portrait du portraitiste se dégage en creux de ces pages, celui de l’épicurien qui emporte des cigares logés dans un étui en cuir et nous dit qu’un bon cigare rachète un mauvais repas,  amateur averti et passionné du vin de Champagne, parfaitement à l’aise dans cette traversée des terroirs qu’il sillonne depuis des années. Si l’épicurisme du créateur de la revue « L’Amateur de cigares » et auteur d’ouvrages sur le vin de Bordeaux me paraît bien assumé, moins revendiqué me semble son regard libertin, au sens du 18ème siècle. Qu’on me permette de voir en Jean-Paul Kauffmann un homme des lumières, qui aime et célèbre les femmes, dans leur liberté et leur vivacité, comme l’eau vive, à l’opposé des hommes du 19ème siècle se complaisant dans leur enfermement. L’ami photographe qui s’invite dans la traversée champenoise n’est-il pas affublé du pseudonyme de Milan, un rapace comme Duc, le héros du roman La Fête, d’un autre écrivain journaliste libertin, Roger Vailland.

Mais que voilà une étrange quête que cette remontée de la Marne, toute en dénégation ! Après nous avoir dit son désir d’Est, Jean-Paul Kauffmann semble passer son temps à louvoyer avec l’entre deux franco allemand jamais cité, un peu comme son père partant tardivement en voyage de noce, hilare de lire en italien, langue qu’il ne connaît pas, É pericoloso sporgesi sur la vitre du compartiment qui l’emporte avec sa petite famille vers Vitry-le-François mais se refusant à épeler la même mise en garde en allemand. Il y a bien des façons de rester Alsacien, celle des Kauffmann aura été de cultiver la représentation d’un aïeul « obligé » de quitter l’Alsace en 1871 bien que les « optants » aient été fort peu nombreux. Jean-Paul Kauffmann n’en aurait pas fini avec l’identité de l’entre deux, lui qui nous parle longuement de l’embranchement du canal de la Marne à la Saône à Vitry-le-François, citant Fernand Braudel, oubliant, comme par lapsus, l’embranchement de la Marne au Rhin.

Avec Courlande, livre inclassable sur un étrange pays letton, Jean-Paul Kauffmann a cessé d’être un écrivain pour happy few et a conquis de nouveaux et nombreux lecteurs. Remonter la Marne le fait entrer dans un club très fermé, en compagnie de R. L. Stevenson, Jacques Lacarrière et quelques autres. Nietzsche disait je crois qu’on ne peut avoir de grandes pensées hors la marche, de ces pensées qui semblent inactuelles alors qu’elles aident à vivre. Si je devais n’en retenir qu’une, ce serait celle des conjurateurs.

[Remonter la Marne.- Jean-Paul Kauffmann. Fayard 2013, 261 pages]

jeudi 2 mai 2013

De la possibilité d'aménager le col de Saverne


Le rapprochement du titre de cette chronique avec celui de l’avant dernier roman de Michel Houellebecq n’est pas fortuit. Il s’agit de s’interroger sur l’idée de muséification que l’auteur de De la possibilité d’une île a développé dans La carte et le territoire, à propos de l’aménagement d’un lieu d’une richesse archéologique et culturelle exceptionnelle, le col de Saverne. On ne trouve pas le mot muséification, ni muséifier,  dans le dictionnaire du CNRS, le Trésor de la langue française (TLF) mais Wikipédia, prompte à déceler les évolutions langagières, nous dit que c’est un « processus par lequel s’opère la transformation [d’un espace ou d’une pratique] en un objet de conservation ainsi que de valorisation touristique, à la manière de ce qui se trouverait dans un musée ». Bon, on aurait pu s’en douter ! Toutefois l’encyclopédie en ligne laisse entendre que c’est une notion plutôt critique, voire péjorative. Elle évoque Jean Clair, l’ancien conservateur du musée Picasso, pour qui s’opérerait à l’occasion de la muséification des lieux, une véritable muséification du quotidien lui-même. C’est d’ailleurs ce que décrit Houellebecq dans La carte et le territoire, tout un village devient une sorte de Club Med où chacun joue à faire semblant de vivre comme dans la société d’avant pour un public de touristes chinois connaisseurs et respectueux du passé. Le cas de Saverne est intéressant pour peser le pour et le contre de la muséification, souhaitée par certains, redoutée par d’autres.

 Un patrimoine en jachère

L’usager du TGV ou de l’autoroute (on n’ose dire le voyageur) qui va de Paris à Strasbourg et vice versa n’a plus en tête depuis longtemps qu’il franchit un seuil, qu’il passe du plateau lorrain à la plaine d’Alsace, qu’il coupe les Vosges en leur point de moindre résistance, le seuil de Saverne. La notion de seuil est pourtant d’une grande richesse, elle désigne à la fois un espace intermédiaire, territoire de marge, et un lieu de passage intense, quelque fois un lieu de pouvoir. Passer un seuil, c’est sauter d’un univers dans un autre, avec ce que ça comporte de rites de passage. Cadre pressé, entre deux places financières, on peut l’ignorer et on l’ignore ; habitant ou élu territorial, on peut y réfléchir et se dire qu’un seuil peut être un atout culturel, un avantage concurrentiel dans la mondialisation.

Le passage du seuil de Saverne a un passé multimillénaire. Il entre toutefois dans l’histoire avec les Romains qui y construisent une voie entre Metz (Divodurum) et Strasbourg (Argentorate), à charge au camp militaire de Saverne (Tres Tabernae) d’en protéger l’accès.  La formidable organisation romaine s’effondrera pourtant sous les coups de boutoirs des peuples venus de l’Est, le dernier en date, les Huns, ruinera définitivement la civilisation antique des lieux (en 377, c’en est fini de Tres Tabernae). Le Moyen Âge réinventera péniblement les voies de passage et les sécurisera par des châteaux forts (Le Haut-Barr, Lutzelbourg, etc.). Les évêques de Strasbourg les moderniseront au 16ème et 17ème siècle, notamment par une route creusée d’ornières rails aux endroits difficiles. Mais c’est au 18ème siècle, après l’annexion française, que le passage du seuil de Saverne connaîtra son apogée par la construction de la première route à lacets de l’histoire, la route du col de Saverne dont l’actuelle N 4 suit toujours le tracé. Cette histoire a laissé de nombreux vestiges mais il vous faudra beaucoup vous documenter pour y comprendre quelque chose, si d’aventure il vous prenait l’envie de quitter votre voiture et d’aller y voir sur place.  

On aura compris que l’auteur de cette chronique accorde quelque importance à la notion de seuil et qu’il considère que le réseau des voies de passage et leur évolution dans le temps constitue un patrimoine, autant matériel qu’immatériel. Mais que dire du patrimoine archéologique plus ancien ! Il faut imaginer qu’au 1er ou 2ème siècle avant notre ère une grande cité existait à l’endroit même du col, cette cité (oppidum) n’avait rien à envier à Gergovie ou Bibracte, de par la taille, 170 ha et la fonction, elle aurait été la capitale des Médiomatriques avant Metz. Rigoureusement rien pourtant ne vous permettra in situ d’en discerner les contours, sinon des levées de terre laissant deviner ça et là un murus gallicus en ayant toutefois l’œil pour ne pas les confondre avec des chemins creux. On n’est pas à Alésia, l’oppidum du col de Saverne n’est connu que d’un très petit nombre et n’a fait l’objet de fouille qu’à 10 % de sa superficie !

Trop de richesse nuit dit-on, la culture gallo romaine se superpose à celle des Médiomatriques. Le périmètre de l’oppidum et les sommets voisins ont été occupés pendant la période gallo romaine par une population rurale qui formait de petites communautés d’artisans et de cultivateurs. Leurs traces persistent dans la forêt qui a recouvert leurs chaumes, on y trouve leurs nécropoles, caractérisées par des stèles maisons, signalant des tombes à incinération. Il faut chercher, les marcheurs les connaissent bien ainsi que les visiteurs des musées locaux. Mais nulle explication sur les lieux des découvertes et nulle signalétique.

Muséifier ? Le pour le contre

Alors muséifier ou pas ? Avec le verbe on passe du processus subi (la muséification) à l’action délibérée, les politiques d’aménagement, la valorisation du patrimoine.

Il me revient une expérience personnelle de muséification d’un site. C’était en Bretagne, dans les années 70. On m’avait parlé du scandale du cairn de Barnenez, un entrepreneur de travaux publics du pays qui avait, en toute connaissance de cause, détruit un cairn en en prélevant les pierres pour construire des routes. J’étais allé voir, un deuxième cairn avait à peu près été épargné. J’en eu le souffle coupé. J’étais seul, pas un chat. Le cairn (un ensemble de dolmens couvert de pierre), un des plus grand d’Europe, s’étirait sur la presqu’île, partout la mer et un chapelet d’îlots, des grèves à n’en plus finir et le ressac. J’y suis revenu plusieurs fois les jours suivants méditer sur les hommes qui construisaient leurs sépultures dans de tels endroits. Ce fut, avec le cap Sounion en Grèce, un de mes rares moments d’approche du sublime. Je me souviens avoir été étonné de ma solitude, de l’absence de signalisation, de l’abandon du lieu. Un tel site me semblait devoir être connu de tous. Les années ont passé. J’étais en ce temps là journaliste, je ne suis pas devenu archéologue. Mais je n’avais pas oublié le cairn de Barnenez. J’y suis revenu il y a quelques années. Mes vœux avaient entre temps été exaucés. La presqu’île que j’avais connue libre d’accès était désormais entourée d’une sorte de ligne Maginot avec une billetterie et des salles d’exposition. J’avais dû garer ma voiture dans un pré, il y avait maintenant un parking asphalté. Plus de méditation, un dispositif pédagogique efficace encadrait la découverte de la culture mégalithique avec librairie et  galerie marchande. Ah tiens ! On ne voyait plus la mer et on n’entendait plus le ressac. Mais qu’est-ce que je voulais au juste ? Que tout le monde connaisse le cairn de Barnenez, oui ou non ? Mon maître Jean Clair aurait dit oui sans doute, mais pas comme ça.

Houellebecq estime qu’on n’a pas le choix si on ne veut pas devenir la Corée du Nord. Il faut vendre ce qu’on a, notre patrimoine, nos vins et nos sacs Vuitton, faute de nos machines outils. A le lire ce n’est pas très gai, en sociologue plus qu’en romancier, il prend acte du déplacement de la production des objets, de l’Occident au reste du monde.

Le Phalsbourgeois Pierre Veltz, ancien directeur de l’Ecole nationale des ponts et chaussées, auteur de nombreux ouvrages de socio économie, n’est pas un pessimiste. Il préconise une démarche active aux territoires marginalisés par la mondialisation. Selon lui, un territoire peut tirer son épingle du jeu s’il a quelque chose à vendre, quoi que ça soit d’ailleurs mais excellent. Il faut pour cela utiliser toutes les possibilités d’internet. Il cite volontiers l’exemple du Royal Palace à Kirrwiller, un village alsacien près de Bouxwiller. Un entrepreneur particulièrement avisé a su transformer le thé dansant familial dont il avait hérité en un spectacle de music hall de renommée internationale pour des milliers de touristes, faisant de l’enclavement un atout grâce au web et à une logistique impeccable.

Une ambition pour un col

Le maire de Saverne en 2003 appelait à une mobilisation intercommunale pour le sauvetage de l’oppidum, dix ans plus tard le col de Saverne est toujours à l’abandon. Faut-il jeter la pierre aux élus ? Pas sûr. Les difficultés sont assez considérables, pas seulement budgétaires mais de tous ordres, scientifiques, culturels, touristiques, etc. Surtout il faudrait  une ambition pour le lieu, s’agit- il de faire un parc archéologique comme à Bliesbruck-Reinheim qui est indéniablement une réussite ? S’agit-il de mettre l’accent sur le seuil, le passage d’une culture à l’autre ? S’agit-il de valoriser un territoire de marge mosello-alsacien, dialectophone de part et d’autre ? On se plaît à imaginer une coopération Phalsbourg  /  Saverne pour donner une identité à ce pays d’entre deux, ni franchement lorrain, ni totalement alsacien. Faut-il faire de tout cela un peu ?

Une image me vient à l’esprit, celle des archéologues rebouchant leurs fouilles, emportant leurs trouvailles et écrivant leurs rapports faisant avancer la connaissance des civilisations anciennes, pendant que la forêt reprend ses droits comme elle l’a toujours fait. Et moi et moi, le chroniqueur qui veut peser le pour et le contre ? Ne suis-je pas un parfait indécis, un foutu Tartuffe ? Bref, de quoi je me mêle ? La forêt est magnifique, le club vosgien en entretient les chemins, et les ruines font rêver quand on y est prédisposé. Les chasseurs de sanglier disposent ça et là leurs poubelles camouflées comme à la guerre, les amateurs d’ex-voto parsèment les rochers de croix et de saintes vierges, à juste raison d’ailleurs, le soir venu, ils prennent d’étranges silhouettes et le Grand Pan n’est pas bien loin et enfin l’ONF fait travailler ses bûcherons moins disant venus eux aussi de l’Est à moins qu'il ne les remplace par des abatteuses tel Attila (rien ne repousse). Pas de quoi s’alarmer, la forêt est vaste, l’autoroute et le TGV en on grignoté un bon bout mais il en reste.

Mais c’est la crise et si on en croit Michel Houellebecq et Pierre Veltz, on n’a plus trop le choix. Valoriser notre patrimoine culturel est sans doute ce qui peut ralentir notre déclin, faute de développer des industries à haute valeur ajoutée et des services innovants.

dimanche 7 avril 2013

Mort en sursis à Schorbach

Je l’ai vue entrer dans l’église mais je n’y ai pas prêté attention, trop content d’avoir trouvé un monument ignoré des guides. J’avais suivi une flèche « Ossuaire du XIIème siècle ». Je n’en croyais pas mes yeux, il était là et je n'en attendais pas une telle prestation architecturale. C’était à Schorbach, un village à quelques  kilomètres de Bitche, alors que je revenais de Wissembourg. Je savais à peine où j’étais. Le village était désert hormis cette présence dans l’église, le ciel était bas, la nuit allait tomber, il fallait se dépêcher pour prendre des photos. L’ossuaire semblait un reliquaire de pierre posé sur un gazon, instant de grâce qu’assurément je ne retrouverais plus même si je revenais. Une grille retenait les ossements sur toute la longueur. Les morts de Schorbach faisaient de la résistance, refusaient la relégation où les entreprises des pompes funèbres les auraient volontiers fait disparaître avec l’assentiment de tous ou presque.

L’ossuaire de Schorbach se présente comme une construction de belle proportion, environ dix mètres sur cinq, avec une magnifique colonnade romane en façade, telle celle d’un cloître. Chaque colonne est différente de sa voisine, chapiteau, fût et base. C’est une caractéristique de l’art roman, on à beau le savoir, on reste étonné de l’harmonie qui naît de cette diversité. Sur la colonnade, deux têtes sculptées : celle sur la gauche est située sur l’architrave de la cinquième colonne, elle fait penser irrésistiblement au dessin animé « La panthère rose » (oups !), c’est sans doute une tête de mort ; celle de droite est sous un intrados, comme à l’église d’Olley, sur la route de Verdun, elle aussi avec un ossuaire mais plus récent et désaffecté. L’ossuaire de Schorbach a été déclaré monument historique à l’époque du Reichsland en 1889. Il aurait été construit en 1150, en même temps que l’église dont il ne reste que le clocher-porche. Les ossements y seraient empilés sur environ cinq mètres.

J’ai commencé à faire des photos. La porte de l’église a claqué. J’ai pensé que c’était la femme que j’avais aperçu en arrivant. Je me suis retourné, j’ai arrêté les photos et je l’ai saluée. C’était une villageoise d’un abord sympathique. Elle avait deviné que mon geste de cesser de photographier était délibéré et semblait m’en être gré. Elle engagea vite la conversation. Elle donnait l’impression de vouloir excuser le village pour la présence des ossements qui effectivement crevaient les yeux. Je lui dis que c’était notre sort à tous. J’ignorais tout du village, je lui posais les questions attendues d’un étranger : d’où venaient les ossements ? Depuis quand l’ossuaire n’était plus utilisé ?  Les ossements venaient du cimetière me dit-elle. Mais en même temps elle s’ingénia à justifier l’ossuaire par la nécessité de relever les morts pour leur donner une sépulture collective parce que le cimetière était trop petit. L’exiguïté du cimetière de Schorbach aurait eu pour origine la renommée de son église, attirant les paroissiens des villages alentours souhaitant s’y faire enterrer. Bref, ce n’était pas la faute de Schorbach s’il avait un ossuaire, c’était la rançon du succès de son église.

Elle me raconta avant de me quitter une histoire de l’époque de son père pour me persuader du caractère singulier, presque incompréhensible et pour tout dire un peu incongru de l’ossuaire. Son père était le bedeau, il accueillit un jour à l’église un compagnon venu faire des travaux, c’était un étranger au village, il y venait pour la première fois. L’homme en partant regarda vers l’ossuaire et dit au bedeau : « Ton curé exagère, il ne devrait pas mettre son bois à côté de l’église ».

Auguste Lauer, auteur local d’une intéressante monographie sur Schorbach consultable aux archives départementales de Moselle ne dit pas autre chose : l’ossuaire de Schorbach est exceptionnel, c’est tout sauf une construction banale du passé. Il l’écrit sans ambages : « … il est permis de supposer que ce n’est pas un lieu de sépulture ordinaire ». Monsieur Lauer éprouve comme une honte inconsciente à l’égard des anciens habitants utilisant l’ossuaire jusqu’en 1860, comme une gêne qui l’oblige à préciser qu’ils accomplissaient des rites. Il devait bien y avoir une raison pour qu’il existe à Schorbach une telle construction. Il pense la trouver dans la présence d’une relique, l’ossuaire aurait été en quelque sorte un mausolée, un « martyria », souvenir lointain d’un Freudenberg (Montjoie), propre à la religiosité du Pays de Bitche.

Je ne suis pour ma part qu’un modeste piéton de l’Est, les témoignages de vie de nos prédécesseurs du haut moyen-âge ne sont pas légions et l’ossuaire de Schorbach en est un. J’avoue avoir été attiré par son ancienneté et retenu par sa beauté. Mais disons le tout net, ce qui m’a captivé c’est la présence des ossements, ce « cachez ce qu’on ne saurait voir ! » Comme le dit mon aimable villageoise : « on ne les voit plus », j’entends bien sûr on ne veut plus les voir.

La mort était apprivoisée dans nos sociétés occidentales jusqu’au XVIIIème siècle. Nos ancêtres chrétiens cherchaient à être enterrés le plus près de l’église, plus précisément le plus près du lieu le plus saint, c'est-à-dire l’autel. Faute de pouvoir y accéder, ils se contentaient d’une tombe près du chevet et même près du toit et du ruissellement de l’eau de pluie tombant sur le lieu saint. La cohue des morts côtoyait les vivants, chaque cimetière paroissial avait son charnier (ossuaire) ou périodiquement étaient entreposés anonymement et fraternellement les restes des anciens disparus. Le christianisme à ses débuts avait rejeté l’idée d’une mort impure, à la différence de l’antiquité qui reléguait ses morts dans des nécropoles aux portes des cités. La coexistence des vivants et des morts fût la règle pendant des siècles. L’interdit jeté sur la mort est récent, il apparaît avec les sociétés industrielles.
 
Si Schorbach a préservé l’intégrité de son ossuaire, s’il l’a protégé des avanies du temps, c’est peut-être grâce à la vigueur de sa culture villageoise et à la beauté de son architecture. Ne manquez pas de rendre visite à Schorbach si vous en avez le temps pour méditer sur le monde qui change, avec une pensée émue pour ce fabuleux historien du dimanche qu’était Philippe Ariès (1914-1984) qui a su nous montrer que l’homme devant la mort n’avait cessé de varier.

Philippe Ariès .- Essais sur l’histoire de la mort en occident : du moyen-âge à nos jours, 1975 (Seuil) et L’Homme devant la mort, 1977 (Seuil).

jeudi 21 mars 2013

La guerre avant la civilisation : une enquête d'anthropologie américaine


Je viens de lire Les guerres préhistoriques de l’archéologue américain Lawrence H. Keeley. J’avoue que le livre est resté sur mes étagères un bon moment, au moins depuis sa publication en édition de poche en 2009. J’avais tort, l’ouvrage, tiré d’une thèse, paru en anglais en 1996 est particulièrement stimulant pour qui nourrit des interrogations sur le mythe de l’âge d’or, aux temps préhistoriques, voire protohistoriques, en particulier celtes.

Mais que voilà un livre irritant ! A commencer par son titre français d’abord, car l’auteur ne parle que très peu de guerres préhistoriques mais surtout de guerres de peuples sans écriture (ou sans Etat comme on voudra). Ce n’est pas pour rien que le titre anglais est War before Civilization. L’éditeur, Perrin pour ne pas le nommer, en rajoute en quatrième de couverture en nous affirmant que voilà un texte qui ne manquera pas de susciter la controverse !

Mon irritation, qu’on se rassure, va très au-delà d’une manifestation de mauvaise humeur à l’égard d’une politique éditoriale tapageuse, c’est de l’irritation positive de lecteur dérangé là où il ne pensait pas l’être et qui, l’inconfort passé, prend conscience que son point de vue vient de s’enrichir. J’ai commencé ce livre en pensant lire une critique du matérialisme historique dans le champ de la préhistoire et une remise en chantier des notions de communisme primitif, de révolution néolithique et de patriarcat et je l’ai terminé en ayant surtout accru mes connaissances sur la guerre et la paix.

En effet dès sa préface Keeley nous accroche avec le récit d’une fouille qu’il conduit avec un collègue dans le nord de la Belgique sur un terrain daté du Néolithique ancien. Ils mettent à jour une palissade et un fossé. Nos deux archéologues déposent une demande de subvention mais se la voit refuser au motif que le jury qui l’examine ne peut admettre le caractère défensif de l’ouvrage. C’est le début d’une réflexion sur l’idéalisation du passé et l’intériorisation chez les archéologues de l’idée que l’activité guerrière ne saurait exister pendant la préhistoire. Dans le courant dominant en sciences humaines de l’après-guerre, la guerre étant le marqueur du basculement des sociétés dans le monde « de la famille, de la propriété privée et de l’Etat », pour paraphraser le titre de l’ouvrage de F. Engels, , je me dis que Keeley va tiré le fil et dévider la pelote de l’âge d’or du communisme primitif. J’attends la suite et la suite ne vient pas !

Ignorant de fait superbement les penseurs du 19ème siècle, Morgan, Marx et Engels et plus près de nous certains courants du féminisme (cf. Ernest Borneman – Le patriarcat, 1975), Keeley construit sa thèse  sur la critique de Hobbes et Rousseau et sur celle des tenants du concept de « guerre primitive ». Comme pour ma part j’avais un peu oublié Hobbes et Rousseau, c’est avec intérêt que j’ai lu la présentation qu’il en fait dans la perspective d’une enquête anthropologique sur la guerre.

Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais, construit son système sur un mode logique à partir d’un mythe originel (Léviathan, 1651). Les hommes à l’état de nature sont égaux (aucun d’eux n’est aussi supérieur en force et en intelligence qu’il ne puisse être vaincu par la ruse ou la conspiration des ses semblables). Ils sont également dotés de volonté (désirs) et de prudence (ils tirent les leçons de l’expérience). Quand deux hommes veulent la même chose dont un seul est en mesure de jouir, l’un d’entre eux soumet l’autre ou le détruit. Mais les autres hommes vont vouloir aussi la même chose et dès lors vont rivaliser avec le vainqueur, toutefois avec prudence pour ne pas subir le sort du vaincu. La condition humaine originelle (naturelle) est un état de « guerre de tous contre tous ». C’est ainsi que vivraient les Indiens d’Amérique selon Hobbes.

Il y a un moyen d’échapper à cet enfer en passant un contrat. Les hommes aliènent une part de leur liberté ou se soumettent à une autorité centrale par contrat en échange de la paix, à condition bien sûr que tous y souscrivent. De plus les contrats sont garantis par l’épée (sinon ce ne sont que des mots). L’Etat, garant, détient le monopole de l’usage de la force. Mais cet Etat demeure en posture de guerre (ou l’anarchie fait retour). Un monde composé d’Etats se trouve dans la nécessité de tolérer la survenue de certains conflits et de s’y préparer, mais les structures étatiques permettent à chaque Etat de jouir de la paix, tandis que celle-ci n’existe nulle part dans les conditions primitives. L’homme n’est pas cruel et violent par nature ni biologiquement prédestiné à asservir ses semblables. L’état de guerre est d’ordre social – conséquence logique de l’égale répartition des besoins, des désirs et de l’expérience. Seul le contrat et l’Etat peuvent contribuer à tenir la guerre en lisière. La guerre ne refait surface que si les contrats sont rompus ou si l’Etat chancelle. C’est donc la guerre et non la paix qui constitue l’état « naturel » du genre humain.

Un siècle après, Jean-Jacques Rousseau (1712-1788) va reprendre cette approche dans son Discours sur l’origine de l’inégalité (1755) mais dans un sens radicalement opposé. Comme Hobbes il élabore un mythe d’origine (une fiction) susceptible d’expliquer la condition de l’homme mais refuse tout caractère humain à la civilisation et en appelle à Dieu pour définir son état primitif (alors que Hobbes sera suspecté d’athéisme). Lui aussi pense qu’il y a une égalité naturelle des hommes mais il la conçoit comme déterminée non pas par leurs facultés mentales mais par leur passions qui sont selon lui faciles à satisfaire dans une société exempte de ces institutions « non naturelles » que sont la monogamie et la propriété privée. La pitié ou la compassion sont inhérentes au genre humain, c’est l’envie qui les rétrograde au second plan. Le sauvage, sauf sous l’emprise de la faim, est l’ami de toute création et l’ennemi de personne. La guerre ne se généralise qu’à partir du moment où les hommes s’organisent en sociétés diversifiées et adoptent des lois artificielles plutôt que naturelles.

Keeley renforce cette présentation par celle du concept de « guerre primitive ». Il s’agit de la construction théorique de deux universitaires américains : Quincy Wright (1880-1970), un juriste spécialiste de polémologie et Harry Holbert Turney-High (1899-1982), un anthropologue passionné de questions militaires. Bien que ne travaillant pas ensemble, ces deux hommes donnent corps à une nouvelle vision rousseauiste des sociétés primitives qui sera dominante aux Etats-Unis dans l’après- guerre. Le but est d’autonomiser l’activité guerrière primitive et d’en faire une pratique relativement inoffensive.

Le livre de Keeley  n’est ni plus ni moins qu’une réfutation en règle, en onze chapitres, des conceptions de Hobbes et de Rousseau et de leurs épigones. L’auteur passera en revue tous les aspects de la guerre : sa place dans la société, l’armement, les formes de combat, les dommages, les causes, etc. La méthodologie utilisée est assez déroutante pour un lecteur français peu familiarisé avec l’anthropologie empirique, par exemple j’ai eu du mal avec ce premier tableau sur le pourcentage de tués et blessés (attritions) qui compare 23 batailles significatives, aussi bien de l’antiquité, de la guerre de sécession que des guerres tribales dans le but d’étudier si les batailles primitives étaient proportionnellement moins meurtrières ou destructives que leurs homologues civilisées.

Se souvenant sans doute de ses déboires du début, Keeley ne refreine pas son ironie à l’égard des archéologues qui voient dans les remparts néolithiques ou protohistoriques des constructions symboliques. Je me rappelle pour ma part qu’au Titelberg (l’oppidum des Trévires au Grand Duché du Luxembourg) un panneau insistait sur la valeur symbolique des fortifications, censées marquer l’espace urbain par rapport à l’espace rural.

Le livre de Keeley a le grand mérite de se tenir à l’écart de l’idéologie et de référer au terrain, même si sa méthodologie d’enquête peut surprendre parfois. La guerre y apparaît comme un fait humain, propre à homo sapiens et dont l’éradication ne peut se chercher que par un surcroit de culture. S’agissant des peuples primitifs et préhistoriques, je ne cacherais pas ma sympathie pour son approche quand il écrit que « Les modes […], qu’ils s’agissent de celles d’un passé néo-hobbesien ou d’un présent néo rousseauiste sont […] critiquables. Toutes les deux nient aux peuples tribaux une humanité totale » et plus loin, vers la conclusion « A quelques rares exceptions près, les Occidentaux des quelques derniers siècles ont eu le plus grand mal à admettre que les peuples primitifs et préhistoriques étaient aussi intelligents, aussi moralement ambigus et aussi complexes psychologiquement qu’eux-mêmes. »

Les guerres préhistoriques.- Lawrence H. Keeley – Perrin 2009, collection tempus, 474 p

mercredi 10 octobre 2012

Claudie Hunzinger, Bambois quarante ans après



La Survivance, le dernier roman de Claudie Hunzinger, c’est un peu comme la construction de l’hypothèse de l’échec : et si la vie ne s’était pas passée comme ça,  et si on avait dû renoncer au rêve des jeunes années, et si ... Quarante ans après, Claudie Hunzinger revisite son projet, l’épure, le gratte jusqu’à l’os. Ce n’est donc plus le récit enthousiaste de Bambois, celui du jeune couple épris de nature, fou de littérature et de beauté. Les héros de La Survivance, Sils (comme Sils-Maria) et Jenny (comme La Fiancée du Pirate), sont au bout du rouleau. Ils sont déjà à la marge, celle de la péri urbanité. Libraires de livres d’occasion dans un village du vignoble alsacien, ils survivent grâce aux touristes et aux bobos curieux de belles reliures et d’éditions princeps. La banque siffle la fin de partie, la vente en ligne de livres d’occasion a eu leur peau, d’autant plus qu’ils avaient poussé l’outrecuidance à ne pas s’associer. Claudie Hunzinger campe des personnages au bord du gouffre, mis à la porte de leur maison, sans emploi, ni ressources et plus tout jeunes. Elle les saisit là, à cet instant précis de leur existence, et leur fait vivre l’Odyssée qu’elle a elle-même vécue avec son mari il y a quarante ans, plus comme explorateurs cette fois, mais comme naufragés. Sils et Jenny n’ont plus rien, sinon leur ânesse, leur chienne, leurs cartons de livres et … une ruine de maison dans les Vosges à mille mètres d’altitude, La Survivance. C’est là qu’ils atterrissent.

Claudie Hunzinger, écrivaine de longue date mais romancière tardive nous offre avec La Survivance une méditation eckartienne sur le détachement dans ce temps présent, venant après Elles vivaient d’espoir (2010), son premier roman, enquête sans concession inspirée des amours de jeunesse de sa mère. L’auteur nous est connue pour un livre culte Bambois, la vie verte publié en 1973, récit d’une expérience de vie dans la nature, singulière, précieuse, influencée par le souvenir des rencontres du Cantadour de Jean Giono.  Entre temps, Claudie Hunzinger a fait œuvre de plasticienne, toute une trajectoire ponctuée d’expositions et d’écrits sur l’art. Elle s’inscrit d’emblée dans la lignée des auteurs qui captivent, je pense aux reportages d’Albert Londres et aux romans de Selma Lagerlöf. On ne lâche pas comme ça un livre de Claudie Hunzinger et longtemps après l’avoir fermé, les impressions persistent.

« Avanie sagement attendait son tour. Elle savait qu’il viendrait, même si depuis deux jours, nous chargions la voiture et repartions sans elle. On ne s’est pas creusé la tête pour savoir comment la transporter. Nous ferions le voyage à pied, le dimanche 1er mai. C’était possible. Il suffisait de suivre les plis du massif, pas même une nationale à traverser. J’ai étalé trois cartes IGN côte à côte et surligné en rose vif notre chemin. Le matin nous avons rendu les clés. Sils est parti en voiture. Et nous de notre côté, Avanie, Betty et moi.
A peine en route, tout de la plaine m’apparut vite lointain, derrière moi. Fini, c’était fini.
Quelque chose s’est mis en branle. L’inconnu, je crois. Dès le départ, il était tapi dans le chemin creux qui s’éloignait du village pour entrer dans la forêt, et il nous a accompagnées, nous a escortées de son énergie, de son mystère, de son désir. On a marché tout un jour de grand soleil, à l’ombre, le long d’un seul tunnel de verdure qui nous rendait invisibles aux yeux des humains comme au radar des satellites. Clandestins, discrets, on se glissait, on se faufilait. »

La Survivance est un texte qui entrecroise et cite Bambois. Mais c’est un Bambois fictionnel, avec de vraies fausses citations. La Survivance est un peu le roman de Bambois, si on veut bien considérer que Bambois était un récit encore optimiste des Trente Glorieuses in extremis et La Survivance, un roman de l’approfondissement de la crise qui laisse ses héros au bord du chemin. Pourtant les dits héros ne sont pas fatigués, ils vont faire encore mieux, encore plus fort que les petits jeunes de 1973. Plus haut, plus rude, plus démunis. Bambois ramenait ses couleurs des plantes et des lichens, La Survivance ira les chercher au plus profond, jusqu’au cœur des pierres.

Il y a de la dystopie dans La Survivance, l’incendie couve, l’Unterlinden prend feu, le retable d’Issenheim est détruit. On pense bien sûr à Fahrenheit. Sils est un homme retable comme d’autres ont été hommes livres. La plasticienne se souvient de ses Bibliothèques en cendre. Après la menace qui pèse sur les livres, ce sont les œuvres des Maîtres anciens qui disparaissent. La Survivance, cette ruine dans la montagne, devient îlot de résistance où un homme et une femme fomentent le retour des êtres humains.
L’intrigue du roman serait née d’une étrange rencontre entre l’auteur et une librairie messine, adepte de vitrine de lecteur. C’est que Claudie Hunzinger cultive les hasards, les résonnances, les associations comme, nous l’explique-t-elle, Aby Warburg classait ses livres dans sa bibliothèque de rêve. Il y avait là Les Emigrants de W.G. Sebald, Une année à la campagne de Sue Hubbell, L’Etranger sur l’Aubrac de Nicole Lombard, Scène de la vie d’un faune d’Arno Schmidt, Selma Lagerlöf, etc. Le charme prégnant du texte nous vient de ses livres tirés des cartons, fragiles mais au combien efficaces, magie de philtres et de phylactères. Ceux qui ont entendu Claudie Hunzinger ne doutent pas de leur puissance d’évocation, mots, phrases, encre et papier.

Qu’on ne s’y trompe pas, le prisme de la néo ruralité ne convient pas à la lecture de La Survivance, ni l’écologie, ni l’alter mondialisme, ni même le Giono du Cantadour. Il n’y a sans doute pas de prisme, l’écriture et l’inspiration de Claudie Hunzinger se nourrissent de sa vie, de la littérature et de la familiarité avec les œuvres. La nature dont il est question est nettement dionysiaque. Le Grand Pan court sur le Donon et le Brézouard et il est cousin du dieu cornu Cernunnos. 
On ne sera pas surpris que Jenny rencontre les cerfs, les vrais aborigènes des grands bois. Elle y met la distance du sacré, pas de proximité excessive, pas de vaines et ridicules tentatives d’apprivoisement. Simplement, il s’agit de vivre avec les cerfs, comme les trappeurs avec les indiens, avant que ça dégénère. Les cerfs sont les mâles qui forment clan après séparation de la harde. Jenny les étudie, principalement leurs relations intra claniques, surtout celles des électrons libres, qu’elle appelle les réfractaires, qui vivent de leur côté. Et, au dessus de tous, le grand cerf solitaire, détaché de la compétition génésique, le grand célibataire.

La mélancolie, comment n’y pas songer au moment de conclure. Celle de Cranach au musée de l’Unterlinden à Colmar, interprétée dans le roman mais aussi celle qui pare le texte de ses couleurs automnales car c’est une mélancolie fastueuse, toute de rousseur et de teintes chaudes. L’hypothèse de l’échec a été menée à son terme, elle a permis le détachement des entraves du nevermore et du superflu, elle a surtout permis de réenchanter l’existence, celle de l’auteur et la nôtre.



[La Survivance, Claudie Hunzinger, Grasset, août 2012, 279 p.]